Louise Archambault et Alexandre Landry "Tourner avec des acteurs handicapés aide à apprécier le moment présent"

Dans "Gabrielle", Louise Archambault filme l'éveil à la sexualité d'une jeune handicapée intellectuelle. Elle revient pour nous sur ce tournage pas comme les autres en compagnie de l'acteur Alexandre Landry.

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Louise Archambault © P.Bossé - Haut et court

Linternaute.com : Qu'est-ce qui vous a donné envie de faire un film sur ce sujet délicat ?
Louise Archambault :
C'est le bonheur. Le bonheur chez les gens en marge et, entre autres, chez une femme que je côtoyais dans mon quartier, qui était plus lourdement handicapée que dans mon film et qui se baignait dans la même piscine que moi. Quand elle arrivait dans le vestiaire, c'était toujours la même histoire, elle n'avait jamais son bonnet de bain et donc l'intervenante se battait avec elle. On voyait sa forte personnalité et je sentais le malaise des gens. Quand elle arrivait dans l'eau, dans la piscine, elle se faisait mettre des flotteurs, puis elle se mettait à chanter. Et elle chantait vraiment hyper bien. Elle avait l'air vraiment heureuse, mais je sentais quand même le malaise autour. En même temps, j'ai fait la rencontre d'un organisme qui s'appelle Jeunes musiciens du monde, que j'ai réellement filmé en Inde. Ce sont deux Québécois et une Française qui ont fondé cette école-pension, spécialisée en musique traditionnelle indienne pour les enfants démunis, et, ensuite, des écoles parascolaires dans quelques quartiers défavorisés à travers le Québec. C'est fabuleux ce qu'ils font, donc la musique, le chant choral est venu rapidement dans l'équation. Après, cela c'est fait de fil en aiguille, au fur et à mesure des rencontres. En fait, pendant longtemps dans mon scénario, il y avait deux histoires parallèles qui se reliaient : la sœur était déjà en Inde chez Jeunes musiciens du monde et il y avait l'enjeu d'un enfant indien. C'était un gros projet thématiquement, un mini-Babel, mais du haut de mon deuxième long-métrage c'était ambitieux et très cher surtout. Donc, à un moment donné, j'ai décidé de scinder le projet en deux et de me concentrer sur une partie, en gardant une incursion en Inde.

Comment avez-vous choisi les acteurs du film ?
Louise Archambault :
Au fil des rencontres. Il y a eu une personne qui a été très précieuse dans la démarche de ce film, qui est un intervenant qui s'occupe d'une résidence. Il m'a inspiré le personnage de Laurent et m'a fait découvrir la fameuse soirée dansante - où j'ai tourné une scène du film - qui rassemble des personnes avec un handicap intellectuel et qui a lieu chaque vendredi soir. Je suis aussi allée à la rencontre d'un centre des arts de la scène qui s'appelle Les Muses et d'ailleurs la chorale que j'ai créée dans le film s'appelle Les Muses en hommage à ce centre. C'est un centre artistique pour des gens qui ont une déficience intellectuelle, autiste, trisomique... N'entre pas qui veut, il y a vraiment un principe d'audition et Gabrielle fait partie de ce centre. Elle est surtout spécialisée en chant et plusieurs acteurs du film viennent de là ou d'autres organismes. A un moment donné, tu en viens à connaître le réseau. Je cherchais soit des chanteurs, soit des acteurs, ou encore des gens avec une personnalité, un charisme. C'était mon souhait de tourner avec des acteurs non professionnels. Je ne savais pas si j'allais réussir, ce n'était pas envers et contre tout. J'avais envie de faire un film en collaboration avec eux et pas uniquement sur eux, mais pas non plus au détriment du talent ou de la qualité. Il fallait vraiment mettre en valeur leur potentiel.

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Gabrielle Marion-Rivard © P.Bossé - Haut et Court

Et comment avez-vous choisi l'héroïne du film, Gabrielle ?
Louise Archambault :
Gabrielle, j'ai vraiment eu un coup de foudre pour elle dès le départ, pour sa lumière, pour son chant, son énergie, sa bonne humeur. Ça a pris beaucoup de temps avant que je lui offre le rôle car ce n'est pas une actrice. Elle a aussi la particularité avec le syndrome de Williams d'être très extravertie et, à la caméra, ce n'est pas toujours heureux. Quand je la voyais en théâtre, je trouvais que c'était toujours trop gros, alors ce n'est pas crédible au cinéma. J'ai fait d'autres recherches pour savoir si il y avait quelqu'un d'autre avec un handicap peut-être plus doué pour le jeu, mais en même temps mon personnage était une chanteuse. Elle devait être à la hauteur de Robert Charlebois. Donc, j'ai fait beaucoup de répétitions, d'impros, je l'ai beaucoup filmée et les autres aussi d'ailleurs. A un moment donné, je me suis rendue à l'évidence, avec mes producteurs, que c'était elle. Le jeu, c'est une chose, mais la photogénie, la lumière qu'on dégage à l'écran, ce n'est pas quelque chose qui s'achète. Tu l'as ou tu ne l'as pas. A ce moment-là, j'ai décidé de, moi, m'adapter et de lâcher prise sur une façon de faire, de créer ma boîte à outils pour travailler avec Gabrielle et les autres.

Alexandre, vous êtes l'un des seuls acteurs professionnels du film. Comment êtes-vous arrivé sur ce projet ?
Alexandre Landry :
Je suis arrivé par un processus d'audition. J'ai rencontré Louise et ensuite elle m'a demandé d'aller rencontrer Gabrielle. Quand je suis allé dans son centre, j'ai décidé automatiquement de participer à toutes les activités qu'ils faisaient. Ça a un petit peu étonné Louise, parce qu'elle pensait que j'allais rester assis à regarder Gabrielle, mais moi j'ai été tout de suite embarqué et au bout de 5 minutes je chantais avec eux.  Puis, rapidement, j'ai commencé à répéter avec Gabrielle, parce que ça a fonctionné, et à participer à la chorale et à toutes les activités qu'ils faisaient pendant presque un mois et demi.

Pourquoi avez-vous choisi un acteur professionnel pour ce rôle ?
Alexandre Landry :
Pour mes fesses ! (Rires)
Louise Archambault : Entre autres choses... Euh, surtout en fait ! (Rires) Non, j'ai fait passer une audition à quelques acteurs non-professionnels, donc des gens avec un handicap intellectuel. Des gens doués pour le jeu, mais quand venait le temps de montrer les sentiments amoureux, ça ne passait pas. Il y en a même un qui s'est arrêté en plein milieu de l'audition, m'a regardé et m'a dit : "Je veux absolument un rôle dans ton film, mais je ne peux pas tomber amoureux de Gabrielle. Ça ne fonctionne pas". Ils sont tellement authentiques, tellement directs qu'ils ne peuvent pas faire semblant. C'est à partir de ce moment-là que j'ai fait des auditions et Alexandre est vraiment sorti du lot. C'est quelqu'un de très doué, mais aussi avec une humanité qui est très rare. Ça transparaît dans son jeu.

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L'affiche du film © Haut et Court

Interpréter une personne avec un handicap intellectuel est très difficile. N'avez-vous pas eu peur de tomber dans la caricature ?
Alexandre Landry :
De tomber dans la caricature, non, parce que je les aimais tellement et, quand j'étais plus jeune, j'ai été tellement proche d'une personne qui vivait avec le syndrome de Williams que j'avais déjà été imprégné de cette personne-là. C'était une façon de leur rendre hommage aussi. J'ai mis beaucoup de temps. Quand je commence sur un projet, c'est le travail avant tout. Rencontrer ces personnes-là, passer du temps avec eux, répéter encore et encore les textes... Louise a mis des barrières aussi, avec le souci de m'orienter, car on dégage quelque chose à la caméra que, nous, on ne voit pas. En collaborant, on a su trouver le personnage de Martin qu'on a établi là.

Est-ce que le fait de tourner avec des personnes souffrant d'un handicap à changer quelque chose dans votre façon de jouer ?
Alexandre Landry :
J'espère même que je vais le garder ça, parce que c'était précieux pour deux choses. Premièrement, parce que Gabrielle vit dans le moment présent. On ne discute pas du passé ou du futur, de ce qui va venir, de la promotion ou de comment les gens vont nous percevoir. Elle est dans la scène, on se concentre sur ce qu'on est en train de jouer, on cherche et ça c'est important sur un tournage. D'être dans le moment présent, d'être-là, de savoir ce qui se passe, où on va, quels sont les enjeux. Ensuite, Gabrielle a une authenticité que peu de gens ont, notamment les acteurs et actrices. On est dans un métier d'image. J'ai tellement grandi grâce à cette expérience-là, d'avoir accès à Gabrielle. Si elle a le goût de rire, et bien elle va éclater de rire. Si elle est fâchée, elle ne se sent pas bien et elle va se mettre à l'écart. Le filtre n'est pas là et ça fait du bien de ne pas avoir ce filtre qui parfois gêne et qu'on sent de toutes façons. Quand quelqu'un n'est pas là, pas intéressé, fatigué, on le sent. Gabrielle, elle n'a pas cette pose placée, alors qu'il y a beaucoup d'acteurs et d'actrices qui l'ont. Donc j'essaie de moins en moins d'avoir de filtres. De dire ce que je pense et ça aide pour le travail. En tous cas, moi, ça m'a aidé, notamment pour les scènes charnelles. Je voulais que ça se passe bien, je voulais la mettre en confiance et, quand venait le moment de discuter, qu'elle n'ait pas de filtres, qu'on puisse en parler directement. Louise a amené un pénis en plastique aux répétitions - je raconte ça à chaque fois car j'adore cette anecdote - et, quand elle a déposé l'objet sur la table, Gabrielle a pris le pénis et dit : "Waouh, mais il est tellement beau !". Après ça, la glace est brisée, on peut parler de n'importe quoi.  

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Martin et Gabrielle © P.Bossé - Haut et Court

Et est-ce que cela change quelque chose dans la façon de filmer ?
Louise Archambault :
Oui, avant même le tournage. A force de côtoyer les acteurs non-professionnels, pendant presque 2 ans quand même. Juste pour les observer, rentrer dans leur vie et vice-versa. C'est vraiment une ouverture, un respect, on a un apprentissage réciproque qui s'est créé. Après, pendant le tournage, il y a le fait d'être beaucoup dans le lâcher prise, dans le moment présent. Oui, il y a une pression quand on tourne un film parce qu'on manque toujours de temps. C'est le pire ennemi et ça peut créer un stress, mais de temps en temps j'en avais presque rien à faire. J'en étais consciente, mais si tu penses au futur, tu ne profites pas du moment présent. On est hyper privilégié de faire ce métier-là, de raconter des histoires, de créer des personnages, d'essayer de se comprendre, de nous comprendre et après, parfois ça fonctionne, parfois ça ne fonctionne pas, mais tu trouves des solutions et c'est ça qui est formidable.
Je suis assez à l'aise avec l'improvisation, la spontanéité, et, dans ce contexte-ci, c'était d'autant plus vrai, car d'emblée Gabrielle et les autres aimaient regarder la caméra. C'est intriguant la lentille. Donc il fallait que je les déjoue et que la technique soit la plus transparente possible. C'est une des raisons pour laquelle j'ai tourné la caméra à l'épaule. J'étais toujours collée au chef op' pour soit éviter les regards caméra, soit pour aller chercher les petits moments magiques qui ont parfois lieu juste à gauche du cadre. Et on attrape deux personnes qui s'entendent ensemble ou qui sourient... Ça donne une spontanéité dans le moment présent.

Y a-t-il eu beaucoup d'improvisations sur le tournage ou le scénario était-il très écrit ?
Louise Archambault :
On n'a eu que 28 jours de tournage donc c'est relatif. Il y a eu beaucoup de répétitions, tout le monde connaissait son texte, mais pour ne pas avoir quelque chose de figé, je m'amusais à déjouer et à trouver des techniques comme desserrer les scènes en impro. C'est la raison pour laquelle tous les acteurs non-professionnels ont gardé leurs vrais prénoms, pour faciliter les petits moments d'improvisation. Ou parfois on allumait la caméra à l'insu de tout le monde. Ils connaissaient la technique et voyaient bien qu'on tournait, mais ils jouaient le jeu.

Alexandre, comment avez-vous travaillé les scènes de chant ?
Alexandre Landry :
Je chantais à la base, dans le sens où j'ai fait une école nationale où on apprend le chant, mais ce n'est pas ma qualité première. Sur le tournage, j'ai beaucoup répété. J'ai été coaché par Hélène-Elise Blais qui est la prof de chant de l'école des Muses et a été engagée sur le film comme directrice de chorale. Gabrielle a été aussi une bonne ressource parce qu'elle a l'oreille absolue. On entend une note et elle peut dire si c'est un la ou un fa, donc je lui demandais parfois un petit coup de main. J'ai aussi abusé de l'insonorisation vis-à-vis de mes voisins. (Rires)

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Complicité à l'écran © P.Bossé - Haut et Court

La relation de Gabrielle avec sa sœur est également très belle. Comment avez-vous fait pour qu'on les sente si proches à l'écran ?
Louise Archambault :
Une fois encore, c'est un chouette casting. L'actrice qui joue la sœur de Gabrielle, Mélissa Désormeaux-Poulin, est le penchant féminin d'Alexandre quelque part. Elle est très ouverte aux autres, très généreuse et à l'écoute. Et ça paraît dans son jeu. Mélissa, sans m'avertir, ni avertir la production, s'est rendue carrément à l'école de théâtre de Gabrielle pour qu'elles passent du temps ensemble. Habituellement tu dois payer l'acteur pour faire ça, mais, elle, elle l'a caché à tout le monde. Elle voulait vraiment s'investir, tout comme Alexandre, et s'imprégner de ces gens-là. Je pense qu'elle aussi y trouvait son compte. Elles ont appris à faire de la mobylette ensemble, il y a vraiment une construction qui s'est faite en amont. J'ai hésité longtemps, puis j'ai demandé à ce qu'on se rencontre et ça a été instantané parce que Mélissa était l'une des rares qui était à l'écoute de Gabrielle. Elles étaient à la même hauteur. Il n'y avait pas de hiérarchie. Mélissa est une actrice assez connue au Québec, mais Gabrielle ne la connaissait pas et c'est ça que j'aimais aussi. Ça se passait à un autre niveau. Je pense même que Mélissa était plus impressionnée par Gabrielle que l'inverse.   

Le film a-t-il également une portée pédagogique ?
Louise Archambault :
Je n'avais pas envie de faire un film didactique, ni moralisateur. On a envie de raconter une bonne histoire parce que, si tu pars du principe que tu veux faire un film pédagogique, tu passes souvent à côté du fait de raconter une bonne histoire. Après, si il y a une pédagogie qui passe à travers cette fiction, tant mieux si les gens la reçoivent, mais ce n'est pas le but initial. Plus ça touche de gens, plus on est content, parce que si on utilise le médium du cinéma, c'est vraiment pour aller rejoindre un public le plus large possible. 

D'où vous est venue l'idée de couper le son pendant les scènes intimes ?
Louise Archambault :
C'est vraiment instinctif, pour entrer dans l'intériorité de Gabrielle, dans son passage à l'indépendance. C'est aussi son passage de jeune fille à jeune femme. Ces moments-là sont deux moments où elle est confrontée à elle-même, à devenir plus indépendante et à se construire. C'est très musical aussi comme film. La musique et le chant sont comme l'extension des sentiments et des émotions des personnages, donc là c'est la même chose, mais en rentrant à l'intérieur de ce que vit Gabrielle.

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Les Muses et Robert Charlebois sur scène © P.Bossé - Haut et Court

Pourquoi avez-vous choisi de faire interpréter à vos acteurs les chansons de Robert Charlebois et comment en êtes-vous arrivée à le faire participer au film ?
Louise Archambault :
C'est une belle histoire. Anthony, le lead choral qui fait partie des Muses, s'est mis un jour à chanter la chanson Ordinaire que tout le monde connaît au Québec. Pour la première fois, je l'entendais autrement. Quand Anthony, qui a le syndrome d'Asperger dans le film et dans la vraie vie, et s'avère donc assez froid, assez asocial, se met à chanter, toute son émotivité et sa sensibilité, d'habitude dans une cage de verre, ressortent. Du coup, les paroles pour la première fois prenaient un autre sens. Alors oui, Anthony c'est un gars bien ordinaire, mais j'avais l'impression que moi aussi j'étais bien ordinaire et le reste du monde aussi. Ça a été frappant parce que j'ai essayé plein d'artistes avant et avec cette chanson-là, je me suis dit : "C'est le film que j'ai écrit." Après j'ai choisi une autre pièce de Charlebois, Lindberg, qui selon moi était la plus belle chanson pour l'envolée lyrique de la scène finale, pour porter vers la suite des choses. Charlebois, on l'a appelé, on lui a proposé le scénario et je pense qu'il a été très touché par l'histoire et par l'aventure aussi.

Le film est en lice pour les Oscars. Est-ce que les prix sont pour vous une sorte de validation de votre travail ?
Louise Archambault :
C'est le film qui est sélectionné par le Canada pour la course aux Oscars donc il y a encore du chemin à faire. Quand tu fais un film, tu as envie évidemment de communiquer des événements, des émotions, des personnages à d'autres. C'est comme un roman, tu as envie de partager ça. La première chose, c'est le public. Donc quand il y a des gens qui viennent te voir et qui ne te disent même pas : "Bravo !", mais "Merci d'avoir fait ce film !", c'est comme un retour d'ascenseur à tous ces gens qui m'ont inspiré cette histoire-là. Ils sont vraiment plus grands que moi. Et quand tu as en plus une reconnaissance du milieu, de tes pairs, c'est évident que ça valide notre travail. C'est d'autant plus touchant que ce n'était pas un sujet facile. C'est un sujet délicat et je n'ai pas de têtes d'affiche. C'est assez audacieux. Oui, on est content.
Alexandre Landry : Je ne fais pas ça pour l'objet en tant que telle, la statuette, mais que mes pairs apprécient ce que je fais, ça fait chaud au cœur, ça c'est sûr. Mais un "merci" ou un "bravo" du public est tout aussi chaleureux.

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