"On oublie à quel point l'imagination est capitale" Interview de Mathias Malzieu

"On oublie à quel point l'imagination est capitale" Interview de Mathias Malzieu UNE SIRENE A PARIS - Six ans après Jack et la mécanique du coeur, Mathias Malzieu porte de nouveau la casquette de réalisateur pour Une sirène à Paris. Interview.

Il est musicien, chanteur, compositeur, écrivain mais aussi réalisateur. Mathias Malzieu a de nombreuses cordes à son arc. Dans Une sirène à Paris, en salles le mercredi 11 mars 2020, il décide de toutes les convoquer pour former une oeuvre plurielle : après avoir écrit un roman paru le 6 février 2020, l'album Surprisier est sorti le 28 février 2020, quelques semaines seulement avant sa dernière réalisation. De quoi aborder sa dernière réalisation par tous les prismes possibles. 

Une sirène à Paris sort six ans après Jack et la mécanique du cœur, première incursion réussie du compositeur-écrivain sur les terres du cinéma. Mathias Malzieu y raconte une histoire d'amour impossible entre un crooner au cœur brisé et une sirène échouée sur les quais de la Seine. Nous avons rencontré le réalisateur quelques semaines avant la sortie du long-métrage pour parler des romances impossibles, de la genèse de son film et du pouvoir de l'imaginaire et du merveilleux.

D'où vous est venue l'idée de cette romance impossible entre un crooner au cœur brisé et une sirène ?

De ma vraie vie. Je n'ai pas rencontré de sirène avec des nageoires, mais ça m'est arrivé de vivre des histoires d'amour difficiles dont on a du mal à se remettre. C'est presque comme un deuil... J'y ai réfléchi et j'ai commencé à avoir en tête ce personnage qui puisait son énergie dans la nostalgie joyeuse. Je voulais qu'il lui arrive quelque chose de beaucoup trop bien beaucoup trop vite. Comme il était chanteur, je trouvais ça amusant qu'il tombe tout le temps amoureux de chanteuses. Et l'ultra-chanteuse dans la créature mythologique, c'est la sirène. J'aimais l'idée que quelque chose dans la réalité au dessus de ses rêves bouscule toute sa vie. Ce qui est pour moi la métaphore de ce qui arrive quand on tombe amoureux, finalement. 

"J'aime l'idée que quelqu'un se réapproprie mon univers".

Gaspard vous ressemble, cette romance est inspirée de votre vie : vous n'avez pas eu envie de l'incarner ?

Non, parce que j'aime aussi l'idée que quelqu'un se réapproprie mon univers. Déjà, je ne sais pas si j'ai un talent de comédien : c'est un vrai métier. Et je pense que j'aurais manqué de recul. Ça ne veut pas dire que je ne voudrais pas essayer un jour, mais je ne sais pas si j'aimerais le faire dans un de mes films. J'aimerais peut-être travailler aux rêves de quelqu'un d'autre… Si on me le proposait et que ça me plaisait, pourquoi pas ? Ce serait une aventure incroyable. Mais là, ayant réfléchi au livre, au disque, au film, j'avais envie d'être derrière ma caméra, avec mes comédiens, plutôt qu'avoir une interaction avec moi-même. Je voulais que Gaspard ne soit pas juste moi, mais un composite entre moi et quelqu'un d'autre.

Du coup, qu'est-ce qui vous a convaincu de choisir Nicolas Duvauchelle pour ce rôle ?

Ce qui m'a plus avec Nicolas, c'est vraiment sa densité et son côté physique brut. Le fait qu'il ne triche pas, qu'il ne compose pas. J'aimais cette intensité dans plein de films où je l'ai vu. Je savais que dans cet univers onirique, assez féminin et enfantin, on avait besoin que le personnage de Gaspard soit ancré dans la réalité. Car pour que le rêve se voit mieux, il faut jouer des contrastes. Je voulais quelqu'un qui puisse se re-transformer au contact de l'amour pour redevenir lui-même : j'ai fait le pari de Nicolas et j'en suis hyper heureux. Il m'a fait une surprise en plus : il est drôle. Il a amené une étoffe supplémentaire sur la dimension comique que je n'avais pas prévue.

Et pour Marilyn Lima dans le rôle de la sirène ?

Marilyn, c'est vraiment un flash. [...] Il y a eu un échange de sensibilité avec elle qui a été formidable. J'avais très très très envie que ça soit elle.

Nicolas Duvauchelle et Marilyn Lima dans Une sirène à Paris. © Thibault Grabherr / Sony Pictures Entertainment France

Une sirène à Paris est sorti six ans après Jack et la mécanique du coeur : pourquoi privilégié le live action plutôt que l'animation cette fois ?

Ce que j'avais préféré dans le processus d'animation c'était diriger les comédiens : les doubleurs et les animateurs aussi. Autant pour Jack et la mécanique du cœur, on est dans une réalité complètement parallèle. Mais Une sirène à Paris se passe dans un Paris contemporain : 2016, la crue, les speakeasy, tout existe. Le seul élément magique et surnaturel, c'est la sirène. J'avais besoin d'ancrer cette histoire dans la réalité, le rapport de contraste serait plus fort. Et l'animation pose tout de suite un filtre : ça stylise la réalité. Là, j'avais des comédiens en chair et en os, des vrais décors. Le décalage et l'émotion poétique sont plus forts.

Mais vous n'avez pas rencontré des difficultés à transposer votre imaginaire dans le réel, par rapport au cinéma d'animation ?

Mais j'ai adoré ces contraintes ! C'est ça travailler. Il y a aussi des contraintes en animation, seulement ce ne sont pas les mêmes : on a l'impression qu'on peut tout fabriquer, mais à un moment donné, il y a un budget à respecter, des textures à faire,...etc. Pour Une sirène à Paris, on avait un budget restreint, mais ça m'a permis d'avoir la fonction narrative du film des Surprisiers [personnes qui veulent changer leur monde grâce à leur imagination dans Une sirène à Paris, ndlr] et leur côté artisan. Je n'avais pas besoin de faire dans le faste. D'ailleurs, je ne voulais surtout pas tourner en fond vert : je voulais une vraie sirène, un vrai décor.

"L'imagination permet la nuance, d'échapper, de s'échapper et de se projeter. On oublie à quel point l'imagination est capitale" 

Vous êtes un artiste à plusieurs casquettes. Entre la musique, le cinéma et la littérature, qu'est-ce qui vous vient en premier ?

Toujours l'écriture. Parce que c'est un cinéma portatif : je peux rêver des chansons, des personnages, des images, et je peux écrire à n'importe quel endroit quoi qu'il arrive, comme ça m'est arrivé lorsque j'étais hospitalisé en 2013.

Une sirène à Paris est une histoire d'amour, mais aussi une ode au merveilleux et au panache : vous pensez que notre société en manque ?

Oui. Et ce n'est pas une accusation. C'est juste qu'on vit une époque troublée. J'ai commencé à écrire cette histoire juste après les attentats de 2015. Je ne suis pas Parisien mais je suis Parisien d'adoption et j'aime cette ville profondément, elle est belle et m'émerveille tous les jours. J'avais envie de réenchanter Paris. Après, oui, il y a une mode de fainéantise émotionnelle, de cynisme. C'est facile d'être cynique. Une façon de résister aux torpeurs sociales et climatiques et autres qu'on subit, c'est aussi l'émerveillement. L'imagination, on s'en sert tous les jours : se projeter, être dans l'empathie, se mettre à la place de quelqu'un... il faut imaginer tout ça. L'imagination permet la nuance. Les dictatures qui nous menacent, les montées des nationalistes, c'est quand la nuance n'existe plus. L'imagination permet d'échapper, de s'échapper et de se projeter, et je crois qu'on oublie à quel point l'imagination est capitale. On parle beaucoup d'écologie et on a malheureusement raison, mais je crois qu'on doit aussi parler d'écologie émotionnelle : la culture et la curiosité, c'est ça l'esprit des Surprisiers je pense.

Une sirène à Paris - sortie cinéma le 11 mars 2020