Les Misérables : "le cri d'alarme" de Ladj Ly sur la banlieue LES MISERABLES - Primé au Festival de Cannes, sélectionné aux Oscars, Les Misérables de Ladj Ly est sorti au cinéma ce mercredi. Avec ce film engagé et social, le réalisateur a voulu alerter sur la tension dans les banlieues françaises et pointe du doigt les politiques.

[Mis à jour le 20 novembre 2019 à 17h33] Après avoir bouleversé la Croisette, "Les Misérables" s'apprête à bousculer le public. Reparti du dernier Festival de Cannes avec le Prix du Jury, le film de Ladj Ly a depuis été sélectionné pour représenter la France aux Oscars. Ce mercredi 20 novembre, le public peut enfin découvrir ce drame social, véritable "cri d'alarme" sur la France de 2019 et les tensions en banlieue. Malgré ce titre clin d’œil à l'oeuvre de Victor Hugo, ce n'est pourtant pas une énième adaptation des malheurs de Gavroche et Cosette que propose le cinéaste Ladj Ly (A voix haute, 365 jours à Clichy Montfermeil). Dans "Les Misérables", le public suit Stéphane, fraîchement arrivé de Cherbourg pour rejoindre la Brigade anti-criminalité (Bac) de Montfermeil. En compagnie de ses deux co-équipiers, il découvre la cité des Bosquets et les tensions qui règnent dans le quartier. Jusqu'à ce qu'une interpellation filmée par un drone tourne mal.

Avec "Les Misérables", c'est un "cri d'alarme" qu'a souhaité pousser Ladj Ly. Les scènes tournées sont inspirées de moments qu'il a lui-même vécus, assumant totalement l'engagement qui se dégage de son film. "C'est un cri d'alarme, c'est un constat d'échec, c'est aussi une réalité. Comme je l'ai dit, tout est inspiré de faits réels. Cette scène à la fin du film, je l'ai vécue en vrai. Malheureusement ce sont des choses qui arrivent : quand il y a un problème, quand les gens sont dans une souffrance, à un moment donné ils craquent", nous a confié le cinéaste. Ce dernier précise toutefois : "Les Misérables n'est pas un film anti-policier" et refuse de prendre parti ni pour eux, ni pour les habitants du quartier. "Les Misérables, c'est tout le monde, nous explique-t-il en interview. Les habitants, mais les policiers aussi. On se met à leur place, ils travaillent dans des conditions très dures, avec des salaires très bas, et vivent eux aussi dans les cités".

Si "Les Misérables" suit principalement les trois policiers de la Brigade Anti-Criminalité, Ladj Ly a également développé une réflexion sur l'enfance dans les cités : "On a voulu poser beaucoup de question : qu'est-ce qu'être un enfant et grandir sur ces territoires ? Quel est leur avenir ? énumère Ladj Ly. Malheureusement ils sont de plus en plus jeunes à être livrés à eux-mêmes, dehors. Ce sont les premières victimes de ce système, de cette société... J'estime que les premiers responsables sont les politiques qui ont laissé cette situation pourrir depuis 30-40 ans, et ça continue de perdurer. A un moment donné, soit il y a une réelle volonté politique d'arranger les choses, soit... il ne faut pas s'étonner si la révolution arrive". Un avertissement qu'Emmanuel Macron aurait entendu, selon le JDD : après avoir visionné le long-métrage, le président de la République s'est dit "bouleversé"et a demandé au gouvernement de "se dépêcher de trouver des idées et d'agir pour améliorer les conditions de vie dans les quartiers", rapporte l'hebdomadaire.

Les Misérables : pourquoi ce titre ?

Contrairement à ce que le titre peut laisser penser, "Les Misérables" n'est pas une énième adaptation du roman de Victor Hugo. Pourtant, tout comme dans le long-métrage de Ladj Ly, les personnages de l'oeuvre littéraire évoluent à Montfermeil. "Aujourd'hui encore, on a la maison des Thénardiers, la fontaine de Jean Valjean… énumère Ladj Ly lorsqu'on l'interroge sur ce titre. Depuis gamin on est lié à cette histoire et il se trouve que la misère est toujours présente un siècle et demi plus tard sur ce même territoire. Ça faisait sens, et c'est avant tout un clin d'œil".

Les Misérables : trois acteurs dans la peau de policiers

Pour rentrer dans la peau des policiers, le trio d'acteur des Misérables a effectué un long travail de préparation. Damien Bonnard, qui incarne Stéphane dit "Pento", nous a confié s'être beaucoup documenté pour les besoins de ce rôle complexe : "j'ai vraiment pris tout au début : de la formation de policier à la fonction. J'ai regardé tous les documentaires que je pouvais regarder, mais aussi des films d'habitants qui filmaient la police. Je me suis également beaucoup questionné sur la justice, sur ses limites". La rencontre avec de véritables policiers a également été primordiale pour que leurs personnages collent au plus près de la réalité. "J'ai eu la chance de rencontrer des policiers, un en particulier qui m'a beaucoup aidé et avec qui j'ai échangé sur plein de choses", nous a confié Djibril Zonga, qui prête ses traits à Gwada. "On a vraiment cherché à être au plus prêt de la réalité, complète Alexis Manenti (Chris). C'est un film qui parle de vérité. Pour ces rôles précis, se posaient aussi des questions humaines : chacun a des failles, des problèmes, des doutes et fait des erreurs, c'est ce qui devait aussi ressortir de ces personnages".

Les trois acteurs des Misérables l'expliquent bien : ce long-métrage interpelle. Pour Damien Bonnard, cette expérience lui a apporté de nombreuses matières de réflexion. "Souvent, les tournages font écho à notre vie, ça répond à des questions qu'on se pose. Ce film m'a rendu plus attentif à beaucoup de questions humaines". Le comédien confie d'ailleurs que c'est sa rencontre avec le réalisateur qui l'a convaincu de rejoindre le court-métrage, puis le long-métrage. "Et au-delà de ma partition, c'est toute la réflexion sur la justice, les enfants, l'abandon,... qui m'intéressait dans ce projet". Car en plus d'être un film sur la banlieue, Les Misérables est un film qui représente la France de 2019. "Même quand on présente le long-métrage à l'étranger, on nous dit que ça représente bien le territoire français", explique Alexis Manenti, avant d'être coupé par Djibril Zonga : "le public se dit que ça représente un côté de la France qu'ils ne connaissent pas".

Tout savoir sur Les Misérables

Synopsis - Fraîchement arrivé de Cherbourg, Stéphane intègre la brigade anti-criminalité de Montfermeil, en banlieue parisienne. Auprès de ses nouveaux coéquipiers, il va être confrontés aux tensions qui règnent dans la cité des Bosquets. Alors qu'une interpellation tourne mal, il se rend compte qu'un drone a tout filmé.

Les critiques des Misérables

C'est ce mercredi 20 novembre que le public découvre Les Misérables. Auparavant, le film de Ladj Ly est loin d'avoir laissé la critique française indifférente. "Urgent, brûlant, bouillonnant" pour Les Cahiers du Cinéma, "un uppercut" pour La Croix, "un film coup de poing qui mérite d'être vu par le plus grand nombre" pour le JDD et Elle, ce drame tout en tension qui flirte entre fiction et documentaire ne laisse définitivement pas indemne. Dans ces critiques, c'est la mise en scène des Misérables qui est soulignée. De nombreux médias saluent la maîtrise de la réalisation de Ladj Ly qui a adapté son premier court-métrage percutant en version longue : "Ladj Ly signe une oeuvre sidérante, impressionnante de maîtrise et de puissance narrative" précise La Croix dans sa critique, quand Télérama ne manque pas de noter que "le cinéaste, habitant de ce quartier, transcende le film de banlieue. Magistral". Culturebox est beaucoup plus lapidaire : "Avec "Les Misérables", un cinéaste est né".

Dans Les Misérables, en plus de la justesse de ses prises de vue et de la tension qui monte de séquence en séquence, Ladj Ly évite les écueils du "film de banlieue" pour la raconter dans sa plus juste vérité, sans prendre parti ni pour les habitants, ni pour les policiers que suit le public. Le cinéaste vient lui même de Montfermeil, où il a grandi et où il habite toujours. Il y a depuis ouverte une école de cinéma gratuite et fait partie du collectif Kourtrajmé. "Le regard de Ladj Ly a la force du constat brut, sans filtre, d'une situation désespérée et, pire encore, figée", rappelle le média spécialisé Positif. Le Parisien est plus tranché : "on n'a jamais vu la banlieue comme ça au cinéma", titre le quotidien.  Nul doute que Les Misérables va faire parler de lui pendant longtemps. Vous avez vu Les Misérables ? Donnez votre avis sur Linternaute.com

Les Misérables et les Oscars 2020

Les Misérables de Ladj Ly a été sélectionné par le Centre national du cinéma et de l'image animée (CNC) pour représenter la France aux Oscars. Il est présenté pour figurer dans la catégorie Oscar du meilleur film international. "C'est fou, nous les premiers, on n'y croyait pas", a réagi Ladj Ly auprès de Linternaute. Le fait que "Les Misérables" représente la France, c'est une bonne nouvelle mais c'est surtout un signal fort et important." L'un des trois acteurs principaux, Djibril Zonga, approuve : "Je suis fier que ça soit un film tourné en banlieue et qui représente la France d'aujourd'hui qui représente le pays pour les Oscars." Les Misérables sera ensuite soumis à l'Académie des Oscars, qui va sélectionner les cinq long-métrages qui figureront dans cette catégorie. La cérémonie aura lieu le 9 février 2020.

Les Misérables et le Festival de Cannes

Les Misérables a reçu le Prix du Jury lors du Festival de Cannes 2019, ex-aequo avec Bacurau. Une récompense qui continue de surprendre l'équipe, comme nous l'explique le réalisateur Ladj Ly : "On n'était même pas sûr de pouvoir faire le film, personne n'y croyait. Donc imaginez, on était loin de penser à Cannes. C'était une très belle surprise, merci Pierre Lescure, merci Thierry Fremaux".

Emmanuel Macron a vu Les Misérables

Lors de la remise du Prix du Jury au Festival de Cannes, Ladj Ly a envoyé une invitation à Emmanuel Macron pour qu'il regarde le film. L'Elysée a répondu, invitant l'équipe du film à venir le présenter. Le réalisateur a préféré décliné, invitant le président de la République à le visionner à son école de cinéma, à Montfermeil. Finalement, un DVD a été envoyé à l'Elysée. Emmanuel Macron a bien vu Les Misérables. Selon Le Journal du dimanche, il a même été "bouleversé par la justesse" de ce film dramatique. A tel point que le chef de l'Etat aurait demandé au gouvernement de "se dépêcher de trouver des idées et d'agir pour améliorer les conditions de vie dans les quartiers". Ce lundi 18 novembre, Ladj Ly a réagi à la nouvelle sur le plateau de BFM TV : "J'espère que les choses bougeront. C'est important, ça reste le chef de l'État et aujourd'hui il ne pourra pas nous dire qu'il n'était pas au courant de la situation".

Les Misérables - sortie cinéma le 20 novembre 2019

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