La première page, Spoon & White tome 9 par Simon Léturgie

La première page, Spoon & White tome 9 par Simon Léturgie Onze ans après le huitième opus Neverland, Spoon & White le duo d'inspecteurs - parodie explosive de l'arme fatale - sont de retour. Toujours aussi amoureux de la plantureuse présentatrice Courtney Balconi mais surtout toujours aussi égoïste, idiot et malchanceux. Pour le plus grand plaisir des lectrices et des lecteurs.

Spoon & White est une bande dessinée de gag situé dans une Amérique contemporaine pastichée et parodiée à outrance. Les protagonistes sont un trio composé de Mickey Spoon, Donald White et Courtney Balconi. Les deux premiers sont deux inspecteurs dans un commissariat de Manhattan et surtout sont amoureux de Courtney Balconi, la célèbre reporter de la chaîne d'information télévisée BNN.

- Spoon, caractériel à la verticalité contrariée, est un grand fan de Clint Eastwood période Dirty Harry et de Disney. Il ne sort jamais sans son Magnum 44 et son doudou de Dingo.

- White, grand échalas, se prend pour un dandy descendant des passagers du Mayflower. Plus réfléchi que Spoon, il ne manque pas de se couvrir de ridicule quand la belle Courtney est dans les parages.

Un autre duo autrement plus talentueux et sympathique est lui aussi de retour : Jean et Simon Léturgie. Le père au scénario et le fils aux dessins, un retour aux sources après une pause d'une dizaine d'années accompagné par un changement d'éditeur, la série passant de Vents d'Ouest à Bamboo. L'occasion pour les auteurs de publier à nouveau les précédents numéros en les enrichissant de cahiers bonus tirés des planches préparatoires du magazine avorté Spoon Poche.

Le mainate de Courtney guide l'oeil du lecteur dans la première page de chaque album de Spoon & White. Ici la première page du premier tome. © Spoon&white © Leturgie Chez Bamboo édition 2021

" Réaliser cet album après dix ans de pause est un véritable retour à la maison. C'est une série qui a 22 ans, on était anxieux en se demandant si l'alchimie allait encore fonctionner. Le retour à la maison est d'ailleurs le thème de cet album avec Spoon qui retrouve sa famille.", explique Simon Léturgie. Si la série au fil des années a vu s'imposer Courtney Balconi comme une protagoniste à part entière, le scénariste explique que l'œuvre reste quand même centrée autour du personnage de Spoon. La BD aurait dû s'appeler Spoon, mais un journal du même nom a été lancé peu avant, forçant les auteurs à ajouter White dans le titre pour se distinguer.

" Si on a les grandes lignes de l'histoire avec le début et la fin, on a tendance à toujours mettre énormément de choses dans un scénario de Spoon & White puis à retrancher. Ça fait souvent râler mon père qui vient avec dix pages de scénarios mais repart avec deux pages de BD (rires). Il nous arrive de changer l'intrigue de l'histoire plusieurs fois en cours de route, et même après avoir réalisé les dix premières pages (rires). Il arrive même que l'on revienne et modifie des pages déjà dessinées. On condense énormément, on est encore sur le format traditionnel de 44 pages, ce qui laisse peu de pages pour raconter une histoire", explique le dessinateur. 

" Chaque album a une référence cinématographique large. Mad Max fury road est la référence large de ce neuvième opus. On n'a pas eu beaucoup de films transgénérationnels avec un tel impact sur le cinéma depuis longtemps. Le silence des agneaux, Matrix, Mad Max sont des films pivots dans l'histoire du cinéma. Ils sont ancrés dans l'histoire du cinéma populaire. Avec l'arrivée et l'essor des séries tv on a eu un problème, impossible de prévoir la longévité d'une série. Les gamins d'aujourd'hui ne connaissent pas 24h chrono, il y a une telle production qu'ils n'ont pas le temps de regarder en arrière. J'ai été sur ma faim pendant une dizaine d'années, quel film en dehors des films avec des types en costume et slips a marqué son époque ? Et là, George Miller est revenu et d'un seul coup la machine s'est relancé. On savait qu'il fallait au moins intégrer graphiquement cet univers. Même si l'album parle aussi de l'exploitation des ressources et qu'il y a une course-poursuite sur un quart de l'album. Mais on n'oublie pas qu'on est sur de la comédie romantique avec notre trio amoureux avant tout. Et la thématique sur le passé. On voit en psychanalyse qu'il ne faut pas forcément trop tripoter le passé (rires). Enfin, c'est important pour moi de rester tout public. C'est pour cela qu'on réalise une bd accessible dans tous les sens  aussi bien l'histoire et ses gags que son prix. Aucun de mes albums ne dépasse la barre des 13 euros, c'est important pour moi", conclut le dessinateur. 

La première page par Simon Léturgie :

© Spoon&white © Leturgie Chez Bamboo édition 2021

La première page dans la saga Spoon et White est réalisée sous un format récurrent : on a toujours le mainate de courtney balconi qui introduit l'histoire. Ce petit oiseau noir ne parle jamais alors personne ne sait qu'il s'agit d'un mainate. La trajectoire de l'oiseau guide l'œil du lecteur bien entendu. Les trois premières cases sont constituées de grands panneaux pour donner un aspect cinématographique mais aussi pour préparer le lecteur à l'aspect parodique, ce jeu avec les références du cinéma que l'on a constamment dans ce titre. C'est aussi pour ça que l'on a instauré ce principe de première page récurrente, ça nous permet de dire au lecteur : bienvenue à la maison. On essaye quand même de changer des petites choses. Usuellement le mainate va faire ses besoins sur la statue de la Liberté pour symboliser l'illusion de liberté proposée par les Etats-Unis d'Amérique. Une entrée en matière caustique. Dans cet album, que nous avons commencé avant l'élection de Joe Biden, on peut voir que l'oiseau se dirige pour faire ses besoins sur une mouette caricature de Donald Trump avec sa petite houpette. Sur les trois cases de cette séquence, on voit sous la mouette deux papiers : " the art of deal" un livre écrit par Donald Trump, ainsi qu'un petit prospectus du Ku Klux Klan accompagné d'un petit drapeau américain. Une partie de son nid est constituée de barbelés, c'était l'ambiance de l'Amérique à ce moment. La mouette étant blanche, forcément rejette le mainate noir. Elle vocifère, éructe comme le 45e président Américain.

Dans la seconde case, les trois familles américaines témoins suivent les informations via BNN. À titre personnel je préfère croiser les sources et je n'ai pas la télévision, mais force est de constater que beaucoup de gens ne sont exposés aux actualités que via la télévision. Dans Spoon & White, la télévision est une source omniprésente, elle nous permet de faire passer des messages, un peu comme un narrateur. C'est un outil pour informer le lecteur plus que les acteurs de la bande dessinée. Via la télévision, le lecteur comprend la thématique principale de l'album : le rapport au passé.

Je suis particulièrement attentif au sens de lecture, c'est pour cela que le mainate qui guide le regard du lecteur est très lisible. Dans la troisième case, Courtney apparaît en grand mais elle reste mystérieuse comme on ne voit pas son visage en entier.

© Spoon&white © Leturgie Chez Bamboo édition 2021

Après les trois premières cases très denses en information, on passe à une séquence silencieuse, purement narrative, puis on raccorde avec Spoon & White cachés derrière les cordages. Avec un phylactère mangé par le bord pour inciter à tourner la page.

Si avec mon père on fait énormément de versions de story-board. Je suis assez rapide pour le découpage, je visualise très rapidement les mouvements de caméra que j'aimerais retranscrire. Je me focalise énormément sur le rythme, c'est pour cela qu'il est important d'alterner les séquences avec du texte et celles silencieuses. C'est la musicalité de la bande dessinée.

Si l'on s'arrête sur la quatrième case, on voit en fond des grues et un tanker, ceci sert à situer l'action, on est dans un port. Mais comme les cases précédentes sont déjà très denses, afin de garder de la lisibilité j'ai travaillé ces décors en ombre chinoise. Dans Spoon & White on a des pages très riches en case, avec une moyenne de 11-12 cases par planches. Ce sont donc des petites cases, il faut rester ultra-lisible.

Et puis les décors ne sont pas mon fort, alors je préfère me concentrer sur les expressions des visages, sur le jeu des acteurs et les interactions entre les personnages. Je dessine tout à l'ancienne, sur papier à l'encre et au pinceau. J'ai une pensé en noir et blanc. Pour moi une BD doit pouvoir se lire en noir et blanc, la couleur est un ajout qui arrive après. Et on travaille alors à choisir les teintes pour les scènes et séquences.

© Amazon / Spoon&white © Leturgie Chez Bamboo édition 2021

Il y a aussi énormément de détails et de clins d'œil dans cette planche, ces derniers ne sont pas là juste pour nous faire plaisir mais aussi pour placer les thématiques qui seront abordées dans l'album. Dans la troisième case l'affiche en haut à droite est un pastiche de There will be blood, avec Daniel Day Lewis qui nous sert d'ailleurs d'avatar pour notre méchant dans cette histoire. Il y a plein d'autres petits indices, je ne vais pas tous les révéler, mais on finit avec une référence à The usual suspect, avec les cordages derrière lequel est caché Kevin Spacey, ou sensé l'être.

Spoon & White - Tome 9, éditions Bamboo, 12,90€