Steven Moffat (Scénariste) "Sherlock est froid et cruel, alors que le Docteur est charmant et adorable"

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Steven Moffat. © Mathilde Chevallier

Depuis son plus jeune âge, Steven Moffat rêvait de travailler sur la série britannique culte Doctor Who. Ancien professeur d'anglais, il a créé plusieurs sitcoms dans les années 1980-1990 avant de travailler sur la mini-série Jekyll, puis sur Doctor Who dont il devient scénariste principal en 2009. Avec Sherlock en 2010, il gagne sa place parmi les meilleurs scénaristes du Royaume-Uni.

Steven Moffat était présent lors de la Comic Con 2011 à Paris, où il a répondu lors d'une table ronde à quelques questions sur ses deux séries phares : Sherlock, une adaptation moderniste des aventures de Sherlock Holmes, et Doctor Who, dont la saison 6 est en cours de diffusion en Grande-Bretagne.

 Qu'est-ce qui a changé dans votre travail maintenant que vous êtes le scénariste principal de la série Doctor Who ?

Steven Moffat : Ce qui a changé dans mon travail ? Ah ! Il y en a énormément plus, déjà ! C'est vraiment non-stop, chaque mois de l'année, chaque semaine de chaque mois et chaque jour de la semaine, c'est un travail continu, en permanence. Le travail de scénariste est toujours le même, écrire un épisode pour Russell (ndlr : Russell T. Davis, scénariste principal de 2005 à 2009) c'est le même processus que d'écrire un épisode pour moi. Je m'installe dans une pièce et je n'arrive plus à penser à rien ! Mais actuellement, le fait de devoir travailler non sur un épisode mais sur la série dans sa totalité, c'est le travail le plus exigeant du monde. Quand on a ce travail, on ne devrait surtout pas travailler sur une autre série en parallèle... Mais je l'ai fait avec Sherlock ! Quel idiot.

le tardis, la machine à voyager dans le temps.
Le Tardis, la machine à voyager dans le temps. © France 4

 Si comme le Docteur, vous aviez un TARDIS, ce vaisseau qui permet de voyager dans le temps et l'espace, où aimeriez-vous aller ?

Steven Moffat : Là, maintenant ? Je passe un bon moment, pour l'instant. Je pense que n'importe qui sur Terre aurait une meilleure réponse pour ça. Ne demandez jamais à un homme heureux où il veut aller, il ne voudra juste pas bouger d'ici. Mais si je devais vraiment visiter un lieu... J'irais voir Conan Doyle pour lui montrer un DVD de Sherlock et savoir ce qu'il en pense ! Bon, il me donnerait probablement un bon coup de poing (il rit).

 Combien de temps mettez-vous à écrire un épisode de Doctor Who ?

Steven Moffat : Pour tout vous dire, ça dépend du temps qu'on me donne. Ou plutôt aujourd'hui, du temps que je me laisse à moi-même ! Si je dois finir l'épisode pour la semaine prochaine, je le finis en une semaine, mais je me laisse parfois 6 semaines, mais c'est extrême. En moyenne, je me laisse 4 semaines pour écrire un épisode. C'est parfois plus rapide, d'autrefois plus lent. Mais vous savez, si on me dit d'écrire un épisode de Doctor Who où le Docteur rencontre une araignée pour demain, je le fais !

 Le générique de début de la série est culte. Quel est celui que vous préférez ? Comment avez-vous créé celui de votre version de Doctor Who ?

Steven Moffat : Je me rappelle particulièrement de l'original, celui de la série avec William Hartnell. Il m'a marqué parce qu'à l'époque, en 1963, à la télévision britannique, il n'y avait rien de tel. Les titres étaient de simples textes qui défilaient l'un après l'autre. Et vous aviez cette incroyable musique, qui ne ressemblait à rien de connu, et même les images étaient surprenantes. Et vous pensiez "oh, mon dieu, qu'est-ce que c'est que ça ?" C'est vraiment ce générique qui était le plus marquant, mais je pense qu'ils sont tous très bons. Quant à la façon dont nous nous y sommes pris pour réaliser le nouveau... je vais être honnête : nous nous en sommes rappelés deux semaines seulement avant le lancement de la saison ! Nous avions tellement d'autres problèmes à régler, celui-là n'était pas une priorité.

 Vous faites évoluer la structure de la série Doctor Who depuis votre arrivée. Diriez-vous que la saison 5 était une transition entre deux scénaristes, Russell T. Davis et vous ?

Steven Moffat : Pas vraiment. Je n'ai jamais ressenti le besoin de réaliser une transition entre nous, surtout après avoir écrit une bonne partie de la série ensemble. Il y avait pas mal d'auteurs à qui il pouvait faire confiance mais il m'a choisi moi pour le remplacer, donc j'ai continué à écrire pour le même Docteur, je l'ai juste emmené là où les gens voulaient le voir aujourd'hui. D'ailleurs je ne pense pas que les spectateurs se sont rendus compte de quoi que ce soit, ils s'en fichent pas mal de moi ou de Russell. Ils ne savent même pas que nous existons, ce qu'ils veulent, c'est regarder Doctor Who à la télévision et passer du bon temps. Toutes ces personnes qui fourmillent derrière l'écran, ils n'en ont rien à faire !

madame de pompadour (la cheminée du temps, saison 2).
Madame de Pompadour (La Cheminée du Temps, saison 2). © BBC

 En France, nous avons été très étonnés de découvrir le personnage de Madame de Pompadour dans l'un des épisodes de Doctor Who que vous avez écrit. Pourquoi l'avoir choisie ?

Steven Moffat : Je ne l'ai pas choisie en fait, c'est Russell. Alors qu'il donnait des cybermens, des loups garous et des diables aux autres, il m'a donné, à moi, moi parmi tous, la française ! Je ne savais absolument rien sur elle ! Il m'a passé un livre, j'ai dit "Quoi ? Je dois lire des livres pour écrire pour Doctor Who, maintenant ?", il m'a dit que oui, donc j'ai lu le livre. Finalement, je l'ai beaucoup aimée, mais je me battais contre cette idée : la courtisane la plus douée qui ai jamais existé, éduquée pour flatter l'égo d'un égomaniaque, qu'arriverait-il si elle rencontrait le Docteur ? "Oh mon dieu, me-suis-je dit, il va tomber amoureux d'elle ! Elle a été créée pour lui !". J'ai pensé que ça serait terrible, elle a vraiment été entrainée –entrainée !- pour plaire à un égocentrique, si vous la faites rencontrer le Docteur, bonjour les problèmes. Du coup c'est devenu une de ces mini histoires d'amour que j'aime bien écrire. (Sur le ton de la confidence :) j'adore les histoires d'amour. Enfin bref ce n'était pas mon idée mais celle de Russell, je pense qu'il l'a eue alors qu'il écrivait le scénario de la mini-série Casanova. Il en a fait une très bonne version, mais il aurait vraiment voulu y inclure Madame de Pompadour. Comme il n'a pas pu, il a souhaité placer le personnage dans Doctor Who. Et il a trouvé le moyen de me la refiler !

 Est-ce que vous écrivez différemment pour chacun des Docteurs ?

Steven Moffat : Il n'y a pas autant de différences qu'on pourrait croire. Le Docteur est le Docteur, ce qu'on donne aux spectateurs c'est toujours la même chose, le même homme. A l'origine, j'écrivais pour Chris (Christopher Eccleston, le neuvième docteur), puis quand il est parti il a été remplacé par David (Tennant, le dixième), j'ai donc demandé à Russell "qu'est-ce que je fais avec celui-là ?" et il m'a simplement répondu qu'il écrivait exactement de la même manière. Donc nous avons essayé d'écrire pareil pour David, et puis, sans vraiment y penser, on a commencé à peindre un Docteur un peu différent, plus jeune, plus beau. Mais les décisions qu'on prend sont très instinctives, et elles sont en partie dues au jeu de David. Pour cette saison, au début, j'ai écrit 2 ou 3 épisodes pour un Docteur plus générique car le remplaçant n'avait pas encore été choisi, puis Matt (Smith) est arrivé avec son grain de folie, sa maladresse, et son charme a opéré. Je pense que désormais j'écris pour lui et plus pour David. Je ne pourrais pas vraiment imaginer David contempler l'univers sur le point de s'effondrer en s'émerveillant devant un fez (ndlr : chapeau marocain en forme de cône tronqué). Ça, c'est très "Matt Smith" comme comportement. En fait, ça arrive graduellement, les acteurs, leur personnalité puis leur voix s'insinuent dans votre tête...

le neuvième docteur (christopher eccleston), le dixième (david tennant) et le
Le neuvième Docteur (Christopher Eccleston), Le dixième (David Tennant) et le onzième (Matt Smith). Un subterfuge scénaristique permet au Docteur de se régénérer et à la série de changer d'acteur. © BBC / France 4

 Et pour Sherlock et Doctor Who ?

Steven Moffat : Non, pas tout à fait. Je viens juste d'écrire un épisode de Doctor Who suivi d'un épisode de Sherlock, puis je suis revenu à un Doctor Who. Tout ça est assez différent. Sherlock est fait de longues séquences, le personnage principal est très froid, cruel, désagréable alors que le Docteur est charmant et adorable. Ils ont un point commun, c'est qu'ils sont obsédés par l'intelligence. Ils sont tous deux extrêmement brillants, mais Sherlock est tout le temps en train de dire aux gens qu'il est intelligent alors que le Docteur semble ne pas s'intéresser à sa propre intelligence. Sherlock a un cerveau tellement grand qu'il est incapable de traverser la rue sans clamer à quel point il est plus malin que tout le monde. Pour moi, c'est radicalement différent mais je comprends que d'un point de vue extérieur ils aient l'air similaires.

 La série Sherlock est réalisée comme une saga de cinéma, avec des épisodes de 90 minutes, était-ce délibéré ?

Steven Moffat : L'idée était de réaliser une longue et passionnante saga de téléfilms. A l'origine, on planifiait de réaliser 13 épisodes ou 6 épisodes un peu plus longs, mais les gens de la BBC et moi n'avions pas l'impression que ce format correspondait à la série. Si on a simplement une heure d'épisode, il reste peu de temps pour Sherlock et Watson et leurs conversations, ce qui est tout de même l'attraction principale de la série. Donc on a créé suffisamment d'espace pour pouvoir à la fois développer une intrigue passionnante à chaque épisode et montrer ces deux protagonistes devenir les meilleurs amis du monde. Ça nous a semblé adéquat.

ancien prof d'anglais, steven moffat connait son conan doyle !
Ancien prof d'anglais, Steven Moffat connait son Conan Doyle ! © Mathilde Chevallier / L'Internaute Magazine

 Pourquoi avez-vous fait de Sherlock Holmes une sorte d'autiste et de Watson un vétéran d'Irak, loin de l'image qu'il renvoyait d'ordinaire ?

Steven Moffat : Dans les romans, c'est à cela que Sherlock Holmes ressemble. De nos jours, nous appelons ça l'autisme, Asperger, mais en vrai c'est une erreur de diagnostic. Il n'est rien de tout ça. C'est lui qui décide de ne pas s'intéresser aux gens mais il en est tout à fait capable. D'ailleurs il adore John Watson et ne pourrait se passer de Mrs Hudson (ndlr : sa logeuse). C'est simplement qu'il est extrêmement arrogant... Au fur et à mesure que l'histoire avance, il ne se débarrasse pas de son arrogance, il ne devient jamais vraiment gentil bien sûr, ni vraiment chaleureux, mais il arrive plus facilement à avoir des relations avec les gens, à avoir de la sympathie pour eux, il devient plus sage. Quant à John Watson, encore une fois, il ressemble au personnage des romans. Comme le dit Martin Freeman (ndlr : l'interprète de Watson dans la série), c'est un docteur et un soldat. Ce n'est pas un génie, mais il a des compétences solides. Il est l'homme en lequel un génie pourrait avoir confiance. Pourtant, un génie ne fait confiance à personne ! Watson n'est pas hyper-intelligent, car Sherlock n'a pas besoin de ça, mais d'une personne expérimentée, honnête, fiable, et qui n'a pas d'ego. Je pense que c'est un sacré compliment de dire à quelqu'un " tu es l'homme en lequel la personne la plus intelligente du monde a confiance ".

 Et Moriarty ? On ne le percevait pas aussi arrogant et colérique dans les livres, pourquoi l'avoir transformé ainsi ?

Steven Moffat : Eh bien ! C'est plutôt une bonne chose, non ? Il fallait bien vous surprendre. Je pense qu'une des raisons de ce choix est que Moriarty est devenu la personnalisation de tous les ennemis qui ont un jour poursuivi Sherlock Holmes. Ils sont tous comme lui. Si nous avions pris le personnage original, il aurait eu l'air un peu cliché. Nous ne pouvions pas reprendre ce simple jeu du chat et de la souris, c'est éculé, il fallait quelque chose de différent, nous avons décidé de construire un personnage bien plus effrayant.