L'image du Colosse de Rhodes enjambant l'entrée du port, les jambes écartées pour laisser passer les navires, est profondément ancrée dans l'imaginaire collectif. Pourtant, les recherches récentes menées par l'archéologue Nathan Badoud démontrent que cette septième merveille du monde antique se dressait en réalité sur les hauteurs de la ville.
Représentant le dieu du soleil Hélios, le Colosse de Rhodes demeure l'une des plus grandes énigmes de l'Antiquité grecque. Notre vision moderne de ce monument a été largement façonnée par les artistes à travers les siècles, mais aussi par le cinéma. Le film historique de Sergio Leone sorti en 1961, puis le célèbre long-métrage de Don Chaffey, Jason et les Argonautes en 1963, ont grandement contribué à populariser l'image d'un titan de bronze dominant l'eau à l'entrée du port.
Pourtant, cette configuration est une impossibilité technique et architecturale pour l'époque. Érigé vers 292 avant notre ère et détruit par un terrible séisme aux alentours de 226 avant notre ère, le Colosse n'a en réalité jamais trôné au bord des bassins, mais bien sur les hauteurs de la cité de Rhodes, probablement au cœur du sanctuaire d'Hélios.
Pour restituer la vérité historique de ce chef-d'œuvre disparu, l'archéologue Nathan Badoud a mené une enquête rigoureuse dans son ouvrage de référence, The Colossus of Rhodes: Archaeology of a Lost Wonder. Il y rappelle un fait essentiel : toutes les représentations visuelles que nous possédons aujourd'hui ont été réalisées bien après la destruction de la statue et n'ont aucun rapport avec la réalité antique.
Dans son ouvrage, le spécialiste explique sa démarche : "En démarrant cette enquête, j'avais pour ambition de renouveler l'image du colosse et de déconstruire les mythes qui l'entourent". Il faut en effet remonter au VIIe siècle avant notre ère pour comprendre l'origine et la signification du mot kolossós, auquel le monument doit son nom.
Avant que la statue géante de Rhodes ne soit construite, le mot kolossos n'avait aucun rapport avec la notion de taille gigantesque. Chez les Doriens, le peuple grec qui s'était établi à Rhodes, ce terme désignait des statuettes ou des représentations rituelles très particulières.
Ces objets n'étaient pas de simples œuvres d'art. Ils possédaient une fonction magique : celle de servir de substituts pour fixer et incarner dans notre réalité un être invisible ou absent, qu'il s'agisse d'une divinité ou d'un défunt. L'archéologue Nathan Badoud démontre que le Colosse de Rhodes répondait parfaitement à cette définition traditionnelle d'origine dorienne par son aspect immobile et sa fonction protectrice pour la cité. C'est uniquement en raison des dimensions extraordinaires et inédites de cette statue d'Hélios que le mot kolossos a progressivement changé de sens dans l'Antiquité, pour finir par désigner, dans toutes les langues occidentales, n'importe quel monument de taille démesurée.