L'IA s'immisce de plus en plus dans notre quotidien. Si elle effectue progressivement des tâches humaines, elle tend parfois à largement les surpasser, notamment en réalisant des choses qui semblaient impossibles. Une équipe de chercheurs s'est intéressée aux interactions avec des "fantômes génératifs", ces IA qui discutent comme si elles étaient des personnes décédées. Ils ont partagé leurs résultats d'étude, aussi surprenants que très sérieux.
Des volontaires, 16 personnes âgées de 22 à 50 ans, se sont ainsi connectées à Zoom et ont échangé avec des représentations générées par l'IA de leurs proches disparus. En amont, des informations avaient été recueillies auprès d'eux sur le défunt concerné, notamment la personnalité, la relation et le style de communication de ce dernier. Ces dernières ont été intégrées dans un modèle de langage à grande échelle pour construire le fantôme. Ils ont alors discuté avec deux versions du fantôme pendant 20 minutes à chaque fois, l'un s'exprimant à la première personne, l'autre à la troisième.
Parents, grands-parents, frères et sœurs, amis disparus... Les chercheurs ont examiné leur réaction et leur retour d'expérience. Pour certains, les émotions ont été très fortes. "Je la vois. Je la sens", a déclaré une jeune femme de 32 ans, alors qu'une conversation par SMS avec sa grand-mère décédée il y a cinq ans était simulée. "J'ai enfin l'impression d'avoir trouvé la paix intérieure dont j'avais besoin", a-t-elle même ajouté. Certains se sont tellement pris au jeu qu'ils souhaitent réitérer l'expérience : "C'était tellement intense. J'aimerais que tu reviennes me voir", a écrit une femme de 50 ans au "fantôme" de son conjoint.
Les scientifiques ont fait plusieurs observations intéressantes. Les participants préféraient les fantômes s'exprimant à la première personne, donnant davantage l'impression d'une "résurrection", que celle d'un simple représentant. Ils souhaitaient que ce soit assez réaliste et naturel. Si les participants ont fermé les yeux sur certaines inexactitudes, ils étaient dubitatifs quand le fantôme partait trop loin, par exemple en utilisant des termes affectueux inappropriés. Ils accordaient ainsi plus d'importance à la justesse affective que factuelle : ils appréciaient davantage quand le ton, les habitudes de langage et le rythme correspondaient à celui du défunt, quitte à ce que le contenu ne soit pas très exact.
"Le chatbot ne savait peut-être pas exactement quand grand-mère était née, mais s'il a utilisé des expressions argotiques ou des mots régionaux qu'elle employait, l'impact a été extrêmement fort", a relevé Jed Brubaker, auteur et professeur associé en sciences de l'information à l'Université du Colorado à Boulder, comme le précise un communiqué. Les participants préféraient aussi les phrases courtes avec des émojis.
"Au départ, nous pensions que cela pourrait paraître très glauque, à la Black Mirror, et mettre les gens mal à l'aise. J'avais complètement tort. Les gens ont trouvé ça génial", a déclaré Jack Manning, auteur et doctorant en sciences de l'information. Pour Jed Brubaker, les fantômes génératifs deviendront un jour monnaie courante, mais ils estiment que des recherches rigoureuses sont nécessaires pour les concevoir et prévenir les risques d'addiction. Ils vont ainsi poursuivre cette étude en faisant appel à des professionnels de la santé mentale, tout en étudiant les effets à long terme.