Après un pique-nique dans l'herbe ou une promenade en forêt, vous en avez peut-être transporté un sans le savoir. Invisible à l'œil nu, le tardigrade est pourtant présent presque partout autour de nous. "S'il y a du vert, il y a du tardigrade, obligatoirement. Donc forcément sur nous, on peut très bien en porter", nous a confié Myriam Richaud, biologiste et coauteur avec Simon Galas du livre Incroyables tardigrades, paru le 16 septembre aux éditions Point Nemo. Il ne représente toutefois aucun danger : "Ce n'est pas un pathogène", rassure la spécialiste.

Le tardigrade c'est "une tête et quatre segments corporels, donc quatre paires de pattes qui sont reliées. Ils font un millimètre de long à peu près", décrit-elle. On les retrouve des "pôles à l'équateur" et jusqu'au "fond des océans". On peut les dégoter sur la mousse, sur la pelouse, au bord d'un arbre... Simon Galas et Myriam Richaud proposent d'ailleurs dans leur ouvrage, un guide pour les trouver, les recueillir et les observer soi-même. Il serait d'ailleurs apaisant de les contempler : "Vous voyez les aquariums, ça calme quand on voit les poissons, les tardigrades c'est pareil, ils marchent, ils font leur vie, ils tournent la tête à droite à gauche, c'est très zen en fait", raconte Simon Galas.

Si pour beaucoup ils sont méconnus, les plus grands spécialistes se trouvent "dans les cours des écoles primaires". Les enfants les ont découverts dans les livres, les dessins animés, les BD... "Les enfants, d'ailleurs, disent que c'est tout mignon. Là où les parents, parfois, disent que c'est un peu dégoûtant, que ça fait peur. Il n'y a pas le même regard pour les enfants que pour les parents. Mais comme les enfants vont grandir, du coup, la communauté des personnes qui apprécient les tardigrades va être de plus en plus importante aussi", se réjouit Myriam Richaud.

© Incroyables tardigrades

"Des supers-pouvoirs" qui intéressent les chercheurs

Les tardigrades sont étudiés de près par les chercheurs, notamment car ils ont des facultés impressionnantes. Ils sont même souvent présentés comme "quasi immortels". Une réputation qu'ils doivent à leur capacité à entrer dans un état de vie suspendue lorsque leur environnement se dessèche. En perdant une grande partie de leur eau, certaines espèces entrent en anhydrobiose, une forme de cryptobiose. 

C'est dans cet état de déshydratation que leurs capacités de résistance deviennent spectaculaires. "On dit qu'ils sont immortels, parce que jusqu'à présent, ce sont les organismes qui accumulent le plus de records en termes de résistance au stress violent", explique Simon Galas. Et pour déterminer s'ils le sont réellement, "il faudrait être beaucoup plus immortels qu'eux". Un record donne tout de même une idée de leur ténacité. Des chercheurs ont réussi à observer la récupération de deux tardigrades extraits d'un échantillon de mousse prélevé en Antarctique en 1983 et conservé à −20 °C pendant 30,5 ans. Il s'agit du plus long cas de survie documenté chez des tardigrades après cryptobiose, comme le rapporte une étude publiée dans Cryobiology. Dans leur état classique d'hydratation, leur durée de vie est très limitée : "autour de 4 mois, 6 mois en fonction des espèces", précise Myriam Richaud.

Des applications prometteuses ?

Pour les chercheurs, l'objectif est de comprendre leurs mécanismes de protection, afin de pouvoir les reproduire ailleurs. Certaines protéines propres aux tardigrades entreraient notamment en jeu : "tant que l'eau ne revient pas, ces protéines, elles tiennent, comme un échafaudage, toute la cellule en place", décrit Simon Galas. En 2023, une des protéines de tardigrade, CAHS D, a été testée pour stabiliser à l'état sec une protéine indispensable à la coagulation sanguine. Les résultats permettent de penser que certaines protéines de tardigrades pourraient aider à conserver des médicaments fragiles en réduisant leur dépendance à la chaine du froid. Une autre protéine, Dsup, suscite beaucoup d'intérêt, notamment en médecine. Dans une étude de 2025, publiée dans Nature Biomedical Engineering, des chercheurs ont fait produire temporairement Dsup dans des tissus de souris avant de les exposer à des rayonnements. Ils ont observé moins de dommages à l'ADN, et, dans un modèle de cancer oral chez la souris, sans compromettre l'efficacité antitumorale de la radiothérapie. 

A beaucoup plus long terme, les scientifiques imaginent des applications spatiales, les doses de rayonnements dans l'espace étant très contraignantes et limitantes. Les tardigrades ont impressionné dans leur état de déshydratation quand ils ont été envoyés pendant dix jours en orbite terrestre basse, en 2007, comme le rappelle une étude publiée dans Current Biology. Une fois de retour sur Terre, quelques individus ont pu se réanimer après avoir été exposés au vide spatial et aux radiations solaires et cosmiques. "Si on arrive à comprendre comment le tardigrade résiste, ce côté résistance pour les spationautes, ça peut être un complément alimentaire qu'ils prendraient, qui ferait qu'ils résisteraient plus aux rayons, ça pourrait être une crème solaire...", imagine Myriam Richaud. Il faut donc encore étudier longuement ce petit être.