Sous la surface immaculée de l'Antarctique de l'Ouest, à des centaines de kilomètres de tout océan libre, repose un monde liquide autrefois insoupçonné. En faisant descendre une caméra dans un forage de plus de 500 mètres de profondeur à travers le courant glaciaire de Kamb, une équipe de chercheurs néo-zélandais a mis au jour une vaste caverne sous-glaciaire abritant un écosystème foisonnant. La découverte d'une nuée d'amphipodes, de petits crustacés évoluant dans l'obscurité totale, est une petite révolution :  ce milieu sous-glaciaire est loin d'être stérile, ce qui apporte de nouvelles pistes de recherche.

Cette expédition a été lancée suite aux observations du glaciologue Huw Horgan, chercheur à l'université Victoria de Wellington en 2022. Comme l'explique bien le rapport de ses recherches, c'est en étudiant des images satellitaires de la barrière de Ross que le scientifique a remarqué une "dépression linéaire" à la surface de la glace, suggérant la présence d'un estuaire ou d'une rivière s'écoulant sous la calotte.

Afin de vérifier cette hypothèse, une équipe internationale sous l'égide du programme Antarctic Science Platform a mis en place une station de forage éphémère. À l'aide d'un jet d'eau chaude à haute pression, les ingénieurs ont creusé un puits étroit à travers un demi-kilomètre de glace pour atteindre la zone de jonction entre le glacier et l'océan.

Lorsque la caméra de bord a atteint le fond du forage, la stupeur a gagné les océanographes. L'image enregistrée ne montrait pas une simple paroi rocheuse ou un conduit lisse, mais une cavité sous-glaciaire haute de plusieurs centaines de mètres, balayée par des courants d'eau douce et marine. Plus surprenant encore, le champ de la caméra a rapidement été submergé par des milliers de petits organismes vivants mesurant à peine quelques millimètres, comme le rapporte la synthèse de cette expérience. Il s'agit d'amphipodes, des crustacés appartenant à la même famille que les crevettes et les crabes, nageant activement dans une eau proche de zéro degré.

Pour l'océanographe Craig Stevens, chercheur à l'Institut national de recherche sur l'eau et l'atmosphère de Nouvelle-Zélande (NIWA), cette présence biologique à plus de 400 kilomètres du moindre rayon de soleil constitue une révélation. Elle implique l'existence d'une chaîne alimentaire structurée et de réseaux trophiques.

Depuis ces premières images spectaculaires, les investigations scientifiques se sont accélérées sur le site. Les analyses ultérieures, publiées dans la revue Nature Geoscience, ont révélé que cet environnement n'est pas statique : il est régulièrement balayé par des crues sous-glaciaires épisodiques qui façonnent la cavité et apportent la matière organique indispensable à la survie des amphipodes.

Devenu un point d'étude stratégique pour le programme international SWAIS2C, le glacier de Kamb est désormais exploré à l'aide du robot sous-marin Icefin, capable de cartographier ces conduits inaccessibles et de prélever des sédiments anciens. En croisant ces mesures d'immersion avec les données des satellites ICESat-2 et CryoSat-2, les glaciologues ont établi que les volumes d'eau circulant sous la calotte dépassent largement les modèles précédents.

Cette plongée au cœur de la terre offre des données inestimables pour la modélisation du climat mondial. Les flux d'eau douce s'écoulant sous les glaciers jouent un rôle dans la "lubrification des bases glaciaires" et accélèrent potentiellement le glissement des masses d'eau gelée vers l'océan austral. Mieux comprendre ces mécanismes hydrauliques cachés permet d'affiner les prédictions sur la fonte de la calotte antarctique et sur l'élévation du niveau des mers.