Derrière l'une des plus colossales fortunes du monde et le succès du groupe Inditex se cache un homme d'une discrétion absolue. Amancio Ortega, le fondateur du géant espagnol du prêt-à-porter Zara, n'accorde jamais d'interview et fuit les projecteurs avec une constance remarquable. C'est au détour de sa seule biographie autorisée, rédigée par la journaliste Covadonga O'Shea, que l'homme d'affaires a livré le cœur de sa doctrine : la quête obsessionnelle du profit immédiat ne sert à rien si l'on vaut construire une entreprise qui dure, au contraire, elle nuit à l'innovation. Et cette citation, issue du livre, est désormais devenue célèbre en Espagne : "Si j'ai gagné autant d'argent, c'est parce que mon objectif n'a jamais été de gagner de l'argent".
Rien ne destinait pourtant ce fils d'employé des chemins de fer à régner sur la mode mondiale, dont la fortune est estimée aujourd'hui à 120 milliards d'euros. Né en 1936 en Castille-et-León avant de s'installer en Galice, le jeune Amancio a quitté l'école dès l'âge de 14 ans pour travailler comme coursier puis vendeur dans une chemiserie traditionnelle de La Corogne. Comme il le raconte lui-même dans sa biographie, c'est au comptoir de cette boutique qu'il a observé les rouages du commerce textile : les intermédiaires accumulent les marges, les délais de fabrication s'éternisent et les envies de la clientèle évoluent bien plus vite que les collections des grands fabricants.
Fort de ce constat, Ortega a décidé, comme il le raconte, de bousculer le modèle établi. En 1963, il a fondé avec son épouse Rosalía Mera un atelier de confection de peignoirs et de vêtements de nuit, baptisé GOA. L'idée fondatrice consiste à maîtriser l'ensemble de la chaîne de valeur, de la création à la distribution, pour réduire les coûts et réagir en temps réel à la demande. Douze ans plus tard, en 1975, la première boutique Zara ouvre ses portes à La Corogne, posant la première pierre de ce qui deviendra la fast fashion.
Le modèle développé par le groupe Inditex repose sur une agilité logistique inédite. Contrairement aux acteurs historiques de l'habillement qui planifient leurs collections des mois à l'avance, Zara réapprovisionne ses magasins deux fois par semaine en se basant sur les retours directs des vendeurs sur le terrain. Si un vêtement ne séduit pas, il est immédiatement retiré ; si un modèle plaît, il est fabriqué et livré en moins de 15 jours. "Nous ne devons pas chercher à imposer notre mode, mais à écouter ce que le client veut porter. Le vrai créateur, c'est la rue", explique-t-il, en assurant qu'il voulait créer une entreprise utile, qui le fasse vivre lui et sa famille, en gardant le goût de l'effort, de l'industrie, et pas le goût de l'argent : "Le pire qui puisse arriver à une entreprise ou à une personne, c'est l'autosatisfaction. Le succès n'est jamais garanti : il faut repartir de zéro chaque matin", dit-il.
En bannissant le stockage massif et la spéculation sur les tendances, l'enseigne limite les pertes financières et crée un sentiment de rareté chez le consommateur. Mais pour Otega, sa réussite n'est pas uniquement personnelle. C'est ce qu'il dit à sa biographe dans l'ouvrage : "Ne dites pas que cette entreprise, c'est moi qui l'ai faite. [...] Une entreprise n'est jamais le projet d'un seul homme. Si nous en sommes là aujourd'hui, c'est grâce au travail et à l'engagement de milliers de collaborateurs".
Cette philosophie industrielle, focalisée sur le service au client plutôt que sur des ratios financiers, semble expliquer l'expansion phénoménale de la firme. Inditex compte aujourd'hui des milliers de magasins à travers le monde, englobant des enseignes comme Massimo Dutti, Pull&Bear ou Bershka.