Les écarts de niveau entre les élèves peuvent être considérables au sein d'une même classe. Un phénomène particulièrement visible dans les établissements accueillant les populations les plus défavorisées. Les derniers résultats de l'enquête PISA, publiés en septembre 2026, confirment le poids particulièrement important de l'origine sociale en France : en sciences, les 25% d'élèves les plus favorisés obtiennent en moyenne 100 points de plus que les 25% les plus défavorisés, contre un écart de 85 points dans l'ensemble de l'OCDE. Le milieu socio-économique explique également 14% des différences de performance observées en France, contre 12% en moyenne dans les pays de l'OCDE.

C'est aussi ce qu'a constaté Arnaud de Bertier, ancien professeur de mathématiques dans un collège d'Education prioritaire en Essonne.  "Vous avez des élèves en 4e qui ont probablement un niveau de CM1, vous avez 4-5 ans d'écart entre les meilleurs élèves et ceux qui ont le plus de mal", a constaté l'enseignant, à sa grande surprise, lorsqu'il a quitté sa carrière de trente ans dans le conseil pour devenir enseignant. Face à une telle hétérogénéité, certains élèves peinent à rattraper leur retard tandis que d'autres risquent de ne pas être suffisamment stimulés. L'auteur d'Un prof venu d'ailleurs, publié chez Fayard, suggère donc d'agir sur les deux aspects : lutter contre le décrochage scolaire tout en continuant à "nourrir les élèves qui ont le plus de potentiel".

Selon ce polytechnicien, une partie de ces inégalités se joue en dehors des salles de classe. Tous les élèves ne réalisent pas leurs devoirs dans les mêmes conditions. Les collégiens en Education prioritaire "sont très occupés par le babysitting, tous ceux qui ont des petits-frères et des petites-sœurs doivent en général s'en occuper à la maison. Deuxièmement, ils n'ont pas forcément un endroit calme où travailler. Troisièmement, ils n'ont pas forcément l'aide d'un parent, d'un grand frère ou d'une grande sœur qui peut les aider lorsqu'ils bossent sur un devoir. Et si vous comparez ça à ce qui se passe dans un milieu plus favorisé, il y a évidemment une immense différence", a expliqué l'ancien professeur.

Arnaud de Bertier ne plaide donc pas pour la disparition des devoirs, mais pour qu'une plus grande partie du travail puisse être réalisée au collège, notamment en généralisant l'aide aux devoirs en Éducation prioritaire. Dans son établissement, près d'un élève sur deux a certaines années bénéficié de "Devoirs faits", avec l'aide d'enseignants et d'étudiants bénévoles, raconte-t-il dans son livre. "Si vous faites faire des devoirs à l'école, ça redevient égalitaire parce que tout le monde est dans les mêmes conditions et cet élève, au lieu de faire du babysitting, d'être distrait... Il est concentré dans une salle de classe".

Du co-enseignement grâce à "une armée de bénévoles"

Le problème ne tient pas seulement au nombre d'heures inscrit dans l'emploi du temps, mais au temps réellement consacré aux apprentissages. Arnaud de Bertier estime, à partir de sa propre expérience, qu'environ 20% d'un cours se retrouve en moyenne absorbé par la mise au travail, les interruptions et la gestion de la classe. Pour compenser ce temps perdu et offrir davantage d'accompagnement, il suggère d'ouvrir un créneau le samedi matin. Celui-ci pourrait aussi être l'occasion de permettre davantage d'interventions, notamment autour de la laïcité, de l'égalité hommes-femmes, de la lutte contre les addictions... Celles-ci se retrouvent souvent limitées car elles se substituent aux heures de cours.

Il défend également les groupes ou classes de niveaux pour un enseignement plus adapté. Une piste qui reste toutefois débattue. Une étude publiée par la DEPP le 24 septembre 2026 sur les "groupes de besoins" introduits en français et en mathématiques en 5e n'a constaté, après une première année, aucun effet statistiquement significatif. L'étude ne porte toutefois que sur une seule année de mise en œuvre et les organisations retenues ont beaucoup varié selon les établissements.

Une autre possibilité consiste à disposer de plusieurs adultes face à une classe très hétérogène. Qui pourrait assurer cette tâche alors que les enseignants manquent déjà ? Arnaud de Bertier propose de faire appel à "une armée de bénévoles" : professeurs à la retraite, étudiants ou membres d'associations. Leur présence pourrait permettre ponctuellement du co-enseignement.

"Moi, je l'ai fait un petit peu lorsque les emplois du temps le permettaient, notamment avec un collègue de maths. On était deux dans la classe et ça permet notamment de s'occuper beaucoup mieux des différents niveaux. C'est-à-dire que le prof, il va à une vitesse à peu près moyenne, qui est la vitesse du centre de gravité de la classe. Il y en a qui s'ennuient et il y en a qui ne comprennent pas ce qu'il dit. Le deuxième prof peut, à ce moment-là, s'occuper de ceux qui n'ont pas compris parce que ça va trop vite, ou au contraire, alimenter en choses plus difficiles ceux qui s'ennuient un peu", illustre celui qui a monté la Fondation Éclore, qui accompagne des jeunes issus de milieux défavorisés pour développer leur potentiel. 

Ces mesures ne constituent qu'une partie des pistes qu'il avance. Plus de rencontres avec les parents, mobilisation d'anciens élèves ou encore formation continue des enseignants permettraient, selon lui, de créer davantage d'accompagnement autour des adolescents.