Les débats sur la fiscalité des grandes fortunes sont très vifs en Californie, depuis que l'Etat a proposé un référendum sur une mesure claire comme de l'eau de roche : instaurer une taxe exceptionnelle de 5% sur les 200 milliardaires californiens. 90% des recettes seraient affectées au système de santé de l'État et 10% à l'éducation, à l'aide alimentaire et à l'administration. La mesure, appelée Proposition 40 a été pensée pour compenser les coupes fédérales dans Medicaid.
Mais les principaux concernés mènent une offensive particulièrement virulente. Le cofondateur de Google, Sergey Brin, selon les révélations du magazine Fortune, a déjà injecté 102 millions de dollars dans des comités d'action politique et des campagnes de lobbying pour faire échouer cette proposition.
Cet investissement est même considéré comme le plus important engagement financier individuel jamais enregistré pour une campagne locale aux États-Unis. Et on comprend pourquoi. Comme le détaille l'analyse publiée par le média d'investigation CalMatters, ce projet de loi marque une rupture avec le système fiscal américain traditionnel. Jusqu'ici, l'impôt ne frappait que les revenus déclarés ou les plus-values matérialisées lors de la revente d'actifs. La nouvelle mesure propose d'imposer annuellement la valeur nette globale des résidents les plus riches, c'est à dire les milliardaires.
La grande spécificité du texte réside dans l'intégration des plus-values latentes, c'est-à-dire l'augmentation théorique de la valeur des actions qui n'ont pas été vendues. Pour Sergey Brin, dont l'essentiel de la fortune repose sur ses participations dans Alphabet (la maison mère de Google), ce changement de règle modifierait radicalement son niveau d'imposition annuel.
Selon les calculs relayés par les experts et recoupés par Fortune, l'adoption de cet impôt contraindrait Sergey Brin à verser environ 13 milliards de dollars au fisc californien au titre de son patrimoine accumulé. Mis en perspective, les 102 millions de dollars investis par le magnat de la tech représentent à peine 0,8 % de son risque fiscal potentiel.
L'économiste Gabriel Zucman, économiste français, spécialiste reconnu de la fiscalité des hauts patrimoines, a d'ailleurs pointé lui aussi les dérives de la campagne de Sergey Brin, mais aussi des autres milliardaires Patrick Collison, Peter Thiel, Eric Schmidt, qui veulent peser sur le vote. Au total, ils ont même dépensé plus de 230 millions de dollars en publicités massives, que l'universitaire juge "trompeuses". Les campagnes de publicité diffusées dans les médias présentent en effet la taxe comme une menace pour le système de santé et les économies des classes moyennes, alors qu'elle ne vise très spécifiquement que les ultra-riches. Deux contre-propositions ont également été soumises au vote, elles peuvent annuler automatiquement la proposition 40 si elles venaient à être votées : ces textes ont été portés par les milliardaires de la tech, tout en dissimulant leurs noms derrière des organisations aux appellations neutres.
Les partisans de la proposition 40 rappellent que l'État abrite la plus forte concentration de milliardaires du pays tout en faisant face à des déficits budgétaires importants. Les recettes générées permettraient de financer les services publics, les écoles et les infrastructures de santé. À l'inverse, les figures de la tech et les plus conservateurs dénoncent une mesure "punitive" qui risquerait de provoquer un exode massif des capitaux et des entrepreneurs vers des États avec moins d'impôts.