L'IA peut-elle devenir un outil de transcription et de déchiffrement de textes anciens, voire de documents historiques restés illisibles pendant des siècles ? C'est ce que s'est demandé Carter Church, un ingénieur en intelligence artificielle chez SentinelOne, entreprise de cybersécurité. Il a utilisé GPT-6 Astra, modèle développé par OpenAI, pour déchiffrer le code d'une lettre militaire vieille de 217 ans. Elle a été écrite en 1809 par Eugène de Beauharnais, le beau-fils de Napoléon, alors vice-roi d'Italie, et était destinée au maréchal Auguste de Marmont. Ce dernier était l'un des commandants militaires de Napoléon, mais son armée de Dalmatie était alors isolée du reste des troupes françaises sur la côte orientale de la mer Adriatique.

Le 16 mars 1809, Napoléon avait demandé à Eugène de Beauharnais d'écrire au maréchal pour lui détailler la position et les effectifs des principales armées françaises et alliées en Europe. Le message devait être codé pour que ces informations ne tombent pas entre les mains des ennemis s'ils parvenaient à l'intercepter.

Pour savoir ce qui était réellement écrit, l'ingénieur a donné une seule consigne à l'IA, accompagnée d'une image de la lettre. Le travail était complexe : l'unique image disponible était un scan basse résolution publié dans une revue de l'armée française en 1969 et la lettre compte 1300 signes correspondant à 155 symboles différents. GPT-6 Astra a d'abord dû transcrire ces signes : l'IA a trouvé au cours de ses recherches le tableau de l'historien de la cryptographie Daniel Tant qui donnait la signification de 33 des symboles, soit environ un tiers du texte. Le reste du texte a ensuite été déduit. Le processus a duré environ six heures. 

Ainsi, la lettre indiquait la position des troupes, mais aussi le nom des commandants et leurs effectifs. Elle s'ouvre ainsi : "Vous avez dû recevoir, Monsieur le Général Marmont, mes lettres des 8, 14 et 20 courants, renfermant les ordres et instructions que sa Majesté m'a chargé de vous donner. Je m'empresse aujourd'hui de vous donner connaissance de la position d'armées françaises et alliées", peut-on lire sur la transcription publiée par Carter Church. S'ensuit alors une liste des commandants et de leurs positions. Elle précise ensuite que "les Russes marchent contre l'Autriche" laquelle "court à sa perte". 

Il appelait aussi à ne pas se laisser intimider par les forces qu'il pourrait rencontrer : "Vous ne devez, alors que vous recevrez ordre de marcher, vous en laisser imposer par quelques troupes ou un rassemblement de canailles", dit la traduction. Le message cherchait donc aussi à rassurer un commandant isolé. Ce déchiffrement a été comparé à ce que les historiens connaissaient déjà : la correspondance originale entre Eugène et Napoléon existe et reprend les mêmes armées dans le même ordre avec des chiffres similaires.

Si une telle méthode pouvait être appliquée à des documents dont le contenu est totalement inconnu, l'IA pourrait permettre de faire parler plus rapidement certains textes historiques restés énigmatiques pendant des siècles. Elle pourrait notamment aider à étudier des correspondances privées codées, des langues ou des systèmes d'écriture mal compris ou encore des textes illisibles. Evidemment, un déchiffrement produit par une IA ne constitue toutefois pas une preuve historique.

Si des cryptographes pouvaient parvenir au même résultat, l'IA permettrait surtout de gagner du temps comme l'écrit Carter Church sur X  : "Le chiffrement en lui-même n'est pas difficile, et les cryptographes auraient pu le casser facilement avec le temps et l'énergie nécessaires. Mais le travail pour transcrire, cataloguer, traduire, puis casser est impliqué et multidisciplinaire". Cette utilisation de l'intelligence artificielle a enthousiasmé certains spécialistes. Michael Rowe, chercheur en histoire européenne au King's College de Londres, a déclaré à Live Science que "c'est un peu comme une pierre de Rosette". "Si vous testez l'IA sur une lettre dont vous connaissez déjà le contenu puisqu'elle est mentionnée dans une autre, l'IA fait son travail et reproduit fidèlement ce que vous attendiez. Ensuite, si vous utilisez exactement le même outil et la même méthodologie sur un document dont vous ignorez le contenu, vous aurez davantage confiance dans le résultat", a-t-il expliqué.