Les requins terrifient autant qu'ils fascinent. Les scientifiques étudient de près ces animaux et, récemment, des chercheurs se sont rendus en mer, au large du comté de Palm Beach, en Floride. Des requins à pointes noires y évoluent dans des eaux peu profondes et claires, ce qui les rend particulièrement faciles à observer sans perturber leur comportement naturel.
Pour mener leurs analyses, publiées dans la revue Integrative Organismal Biology, les chercheurs ont immergé un haut-parleur sous-marin et utilisé des drones volant à 40 à 50 mètres au-dessus de la surface pour suivre les déplacements des requins. Plusieurs sons à basses fréquences, compris entre 100 et 800 Hz, ont été diffusés. Des hydrophones, sortes de microphones sous-marins, ont permis de mesurer précisément l'intensité des sons à différentes distances de la source.
Les chercheurs ont ensuite analysé image par image les trajectoires des animaux marins. Les requins ont réagi aux trois gammes de basses fréquences à au moins 62 mètres de distance. Sur 209 réactions observées, 71,6 % se sont produites dans ce que les scientifiques définissent comme le champ acoustique lointain, c'est-à-dire suffisamment loin de la source pour que les propriétés du son diffèrent de celles observées à proximité immédiate. Certaines réactions ont même été enregistrées jusqu'à 74 mètres. C'est bien plus loin que ce que les expériences précédentes avaient pu démontrer de manière quantifiée chez des requins nageant librement. Jusqu'ici, leur audition avait surtout été étudiée à courte distance ou dans des bassins, où les parois réfléchissent les sons et rendent les mesures difficiles à interpréter.
Les images montrent également que lorsqu'ils détectaient le son, les requins changeaient brutalement de cap, s'éloignant du haut-parleur. Ils effectuaient alors des virages de 20 à 160° avec un changement de direction moyen de 73°. Ce comportement constitue un indice fort sur leur capacité à déterminer la provenance d'un son. Ils sont aussi apparus plus sensibles aux sons graves.
"Leur abondance et leur accessibilité nous ont permis de les observer d'en haut sans perturber leur comportement naturel, tout en présentant des sons sous-marins contrôlés", a déclaré Stephen Kajiura, professeur de sciences biologiques et auteur de l'étude, dans un communiqué. "Cela suggère qu'ils détectent le mouvement des particules associé au son même à des distances considérables de la source – un phénomène que nous n'avions pas pu démontrer auparavant chez les requins en liberté", a-t-il ajouté.
Cette capacité intrigue d'autant plus que le requin ne possède pas de vessie natatoire, un organe rempli de gaz qui peut aider à transformer les variations de pression provoquées par les sons. Cette fonction reposerait chez ces prédateurs davantage sur l'oreille interne et notamment la macula neglecta, une partie particulièrement développée chez certains requins et contenant de nombreuses cellules sensorielles. Son rôle reste encore à préciser.