Si on vous demande ce qu'est un continent selon vous, vous répondrez sûrement quelque chose comme une grande étendue de terre entourée d'eau. Mais cette définition pose directement un problème : le cas de l'Europe et de l'Asie. Ces deux continents ne sont pas entourés d'eau. "A l'école primaire, un continent, c'est une masse de terre entourée d'eau. Et en même temps, si on cherche à l'appliquer, si on donne un exemple, l'Europe, ça ne fonctionne pas. Et en fait, il y a une espèce d'absurdité dans ce qu'on enseigne", a commenté Vincent Capdepuy, professeur de géographie au lycée et auteur du livre Dire, le monde, auprès de Linternaute.com. La limite entre l'Europe et l'Asie est traditionnellement située au niveau de l'Oural, mais il s'agit avant tout d'une convention. En l'absence de séparation maritime, cette chaine montagneuse a été progressivement adoptée comme frontière par les géographes européens.
Que dire aussi du cas de l'Océanie ? Elle regroupe de nombreuses îles du Pacifique, et ne correspond donc pas non plus à la définition traditionnelle d'un continent. Le géographe Adrien Brué avait d'ailleurs à l'origine utilisé le terme Océanie pour désigner une nouvelle partie du monde, et non un continent au sens physique. "Quand les parties du monde deviennent des continents, et que l'Océanie devient un continent, ça n'a plus de sens", analyse Vincent Capdepuy. Il faut donc bien prendre cette définition scolaire avec un certain recul, voire la repenser : "Ce n'est pas une masse de terre entourée d'eau, mais c'est un ensemble de territoires qui, peut-être, ont une cohérence, une certaine cohésion historique ou géopolitique", précise le spécialiste.
La question du nombre de continents n'est pas non plus évidente. "On peut dire 5, on peut dire 6, on peut dire 7, en fait", selon que l'on découpe l'Amérique en deux, que l'on intègre l'Antarctique... Mais si on applique littéralement la définition commune, que se passe-t-il ? Le géohistorien en décompte avant tout deux, en référence aux deux grandes masses terrestres que sont l'Europe, l'Afrique et l'Asie réunies, autrefois appelées l'Ancien Monde par les Européens, et l'Amérique, qu'ils désignaient comme le Nouveau Monde. À ces ensembles s'est ajouté bien plus tard l'Antarctique.
A l'école, on décompte aussi les océans : le Pacifique, l'Atlantique, l'Indien, l'Antarctique et l'Arctique. Pourtant, "quand on regarde la planète bleue, on voit un océan unique", rappelle Vincent Capdepuy. Les géographes tendent d'ailleurs sur le sujet à parler d'océan global puisque toutes ces étendues d'eau forment un ensemble continu. Les frontières ont notamment été fixées pour répondre à des besoins pratiques de navigation et de cartographie. Elles existent pour mettre en place des repères.
Des repères géographiques scolaires à nuancer, sans pour autant les effacer
Dans le milieu scolaire, ces notions peuvent apparaitre simplifiées, mais c'est pour que les élèves puissent mieux retenir : "On aime bien les choses qui soient mémorisables, que les élèves puissent apprendre, qu'ils puissent réciter, qu'ils puissent placer. Si on commence à leur dire que c'est flou, ça va devenir compliqué dans leur tête. Ce n'est pas un reproche. C'est le sens même de l'apprentissage", nuance Vincent Capdepuy. Cela n'empêche pas qu'en grandissant, les élèves puissent appréhender davantage la complexité de ces découpages : "C'est important en poursuivant les études de comprendre que ce n'est pas que c'était faux ce qu'on apprenait, mais qu'à un moment donné, on est obligé de faire simple, et après on peut commencer à complexifier et peut-être flouter", ajoute-t-il.
Vincent Capdepuy regrette, par ailleurs, que l'enseignement oublie trop souvent la notion de "monde", au profit de ses différentes parties. Il estime qu'il est important de comprendre ce que signifie vivre dans un espace unique, où toutes les sociétés sont liées. Cette approche globale permettrait également une meilleure maitrise de certaines notions concrètes : "Il y a des choses très simples, finalement, qu'on n'explique pas trop aux élèves. Et parfois, j'ai des élèves, même en terminale, qui vont découvrir la question des fuseaux horaires. Ils le savent sans le savoir, en fait. Ils ne savent rien non plus de la ligne de changement de date". Pour le géohistorien, comprendre le monde ne consiste donc pas seulement à savoir placer les continents sur une carte, mais aussi à saisir les liens et les conventions qui structurent notre représentation de la planète.