À Rjukan, en Norvège, il suffit parfois de traverser une place pour passer de l'ombre à la lumière. Au milieu de cette petite ville entourée de montagnes, une zone d'environ 600 mètres carrés peut être éclairée par le soleil alors que les rues voisines restent dans l'ombre. Ce phénomène n'a rien de naturel : la lumière provient de trois immenses miroirs installés plusieurs centaines de mètres plus hauts, sur le flanc de la montagne. Une invention qui permet aux habitants de retrouver un peu de soleil au cœur de l'hiver.

Située dans une vallée étroite du Telemark, Rjukan connaît une situation géographique particulière. Entre la mi-octobre et la mi-mars, les montagnes situées au sud empêchent les rayons du soleil d'atteindre le fond de la vallée. Le ciel reste lumineux pendant la journée, mais une grande partie de la ville demeure à l'ombre, même lorsqu'il fait beau. Ce n'est donc pas la nuit polaire, comme dans certaines régions du Grand Nord : le soleil se lève bien à Rjukan, mais les reliefs empêchent ses rayons d'atteindre les habitants. 

Pour contourner cet obstacle, la municipalité a inauguré le 30 octobre 2013 un des systèmes baptisés Solspeilet, littéralement "miroir solaire". Il se compose de trois miroirs de 17 mètres carrés chacun, soit 51 mètres carrés au total, installés à 742 mètres d'altitude, environ 450 mètres au-dessus du centre-ville. Pilotés par ordinateur, ils suivent le déplacement du soleil et ajustent leur orientation pour renvoyer ses rayons vers la place principale. Selon l'office de tourisme local, la lumière réfléchie conserve une intensité estimée entre 80 et 100 % de celle reçue par les miroirs. 

L'idée est pourtant bien plus ancienne que cette installation. Dès 1903, Oscar Kittelsen, un employé de la ville industrielle, avait imaginé utiliser des miroirs pour faire parvenir la lumière dans la vallée. Le projet a ensuite été défendu par l'industriel Sam Eyde, fondateur de Rjukan, mais les moyens techniques de l'époque ne permettaient pas de le réaliser. Une autre solution a finalement vu le jour en 1928 : le téléphérique de Krossobanen, construit pour transporter les habitants jusqu'aux hauteurs ensoleillées. 

Il a fallu attendre 2005 pour que l'artiste Martin Andersen relance le projet des miroirs. Installé à Rjukan depuis 2001, il avait été frappé par la disparition progressive du soleil à l'approche de l'automne. Après plusieurs années de préparation et de recherche de financements, son idée s'est concrétisée en 2013. D'après la chaîne irlandaise RTÉ, le dispositif a coûté environ cinq millions de couronnes norvégiennes, soit près de 616 000 euros au taux de change de l'époque. La dépense avait suscité des critiques parmi les habitants, certains estimant que cet argent aurait pu financer d'autres services municipaux. 

Cette relation particulière à la lumière est même devenue une tradition locale. Depuis 1925, Rjukan célèbre le retour du soleil au printemps lors de la Solfesten, la fête du soleil. Le 12 mars marque habituellement le retour des premiers rayons sur un pont situé à l'ouest de la ville, avant qu'ils ne gagnent progressivement le centre. Les miroirs, eux, permettent de profiter de cette lumière plusieurs mois plus tôt, lorsqu'elle reste encore inaccessible au reste des rues.