Le 11 novembre est aujourd'hui une journée de commémoration et de recueillement. En 1918, l'annonce de l'armistice avait provoqué une grande joie chez les Français qui pensaient alors célébrer la fin de toutes les guerres. Pourtant, derrière cet événement et sa célèbre signature à Rethondes se cachaient en réalité déjà les prémices de la Seconde Guerre mondiale.

Pour comprendre cette illusion, il faut remonter aux semaines qui ont précédé la signature de l'armistice. A cette époque, on voyait déjà se dessiner "le monstre du conflit futur", nous explique l'historien Jean-Yves Le Naour. En Allemagne, une manœuvre se préparait : faire porter le chapeau de la défaite aux responsables politiques plutôt qu'aux dirigeants militaires. En août 1918, le général Erich Ludendorff avait compris que la guerre était perdue pour l'Allemagne. Il a cherché à préserver l'honneur de l'armée et éviter qu'elle ait à assumer officiellement la défaite. La solution : demander un armistice. "L'armistice, c'est un acte politique, ce n'est pas un acte militaire. Ainsi, il n'y aura pas eu de défaite de l'Allemagne, il n'y aura pas eu de défaite militaire, l'honneur de l'armée est sauvé", précise l'auteur de la BD 11 novembre 1918 - Au cœur de l'armistice publiée en septembre 2026 chez Grand Angle.

Ludendorff a ainsi favorisé la formation d'un gouvernement parlementaire. Le prince Max de Bade a été nommé chancelier et a composé un gouvernement de coalition comprenant notamment des sociaux-démocrates. L'objectif était de faciliter les négociations avec le président américain Woodrow Wilson, qui souhaitait voir l'Allemagne évoluer vers un régime plus démocratique. Une fois l'armistice mis en marche par ce gouvernement, Ludendorff a ensuite changé de position et s'est opposé aux négociations.

Ainsi, il a contribué à faire porter la responsabilité de la défaite aux responsables politiques, alimentant le mythe "du coup de poignard dans le dos", selon lequel l'armée allemande aurait été trahie de l'intérieur plutôt que vaincue sur le champ de bataille. Ludendorff s'est ensuite engagé dans la mouvance nationaliste qui défendait alors l'honneur de l'armée et condamnait l'armistice. Mais comme l'atteste Jean-Yves Le Naour, il a été dépassé par un soldat qu'il n'avait pas vu venir, Adolf Hitler. "C'est Adolf Hitler qui va récolter les fruits du complot mis en place par Ludendorff en 1918", explique-t-il. Le futur dictateur a exploité ce discours pour nourrir sa propagande contre la jeune démocratie allemande. Ce mythe deviendra également l'un des arguments des nazis pour alimenter le ressentiment né de la défaite et favoriser leur ascension politique. 

Pendant ce temps, en France, l'ambiance était à la joie et au soulagement, comme on peut le voir sur la dernière page de la BD : "C'est la der des ders. Il n'y en aura plus jamais d'autres. Et les Français dansent en riant et en pleurant. Plus jamais la guerre, plus jamais, plus jamais...". Si la douleur liée aux nombreux morts est immense, les Français étaient persuadés que ces derniers ne s'étaient pas sacrifiés en vain, permettant aux générations suivantes de jamais connaitre une telle guerre. "On a un peu le cœur qui se serre parce qu'on sait que c'est une illusion et qu'il y a déjà, dans cette grande réjouissance, le spectre de la guerre future", commente l'historien. 

Cette immense joie à la fin de la guerre a rapidement laissé place au souvenir des victimes. Finalement, le 11 novembre est devenu "un jour de deuil". "C'est une fausse paix. On voit bien qu'il y a derrière un complot allemand chez les militaires. On a pensé en 1919 que l'on pouvait transformer le 11 novembre en un jour glorieux, puisque c'est un jour de victoire, qu'on pouvait en faire un jour de fête. Mais on s'aperçoit très vite parce qu'on a perdu 1,5 million d'enfants qui sont tombés entre 14 et 18 que ça ne peut pas être un jour de victoire, pas un jour de réjouissance, c'est un jour de deuil". C'est cette dimension mémorielle qui distingue aujourd'hui bien le 11 novembre d'autres dates de célébration comme le 14 juillet. "Le 14 juillet est une date joyeuse. Il y a des feux d'artifice. On va danser le soir dans des balles populaires parce que le 14 juillet, c'est la fête du régime, c'est la fête de la République, c'est le peuple qui a conquis ses droits à travers l'épisode de la Bastille. Le 11 novembre, c'est le moment où on pense à tous ceux qui sont morts pour que la nation vive, pour que la République vive". Depuis 2012, cette date rend d'ailleurs hommage à tous "les morts pour la France" et plus seulement à ceux de la Première Guerre mondiale.