Au moment d'obtenir un prêt bancaire, il faut montrer patte blanche : les documents requis sont nombreux, vos revenus sont passés au crible et un apport conséquent est toujours le bienvenu voire indispensable. Il y a pourtant une exception née d'une tradition née dans les années 50, tout près de nous, en Italie.
Dans certaines régions d'Italie, cette pratique bancaire défie toutes les conventions. Des producteurs entrent dans des agences bancaires non pas avec des titres de propriété ou des portefeuilles d'actions, mais avec quelque chose de bien plus surprenant : leur fromage. Une sorte de troc moderne qui voit la banque accepter comme caution bancaire la production locale de ces artisans.
La raison tient à l'activité même de ces fromagers d'exception qui font face à un défi de taille : l'affinage de leurs meules nécessite entre 12 et 48 mois, période pendant laquelle ils doivent continuer à payer leurs fournisseurs, leurs employés et leurs installations, sans percevoir le moindre revenu de leur production.
Face à ce besoin de trésorerie, la banque Credem, basée à Reggio Emilia, a développé dès 1953 un système ingénieux. Les producteurs peuvent déposer leurs meules en cours d'affinage dans des entrepôts spécialisés de la banque et obtenir en échange un prêt correspondant à une partie de leur valeur future. Ces installations, sorte de coffre-fort à fromage, peuvent accueillir des centaines de milliers de meules. La température et l'humidité y sont constamment contrôlées pour garantir un affinage optimal. La valeur totale des stocks entreposés chez Credem pourrait dépasser les 100 millions d'euros selon les experts.
La localisation de cette banque n'est pas anodine puisqu'elle est située dans le berceau du fameux Parmigiano Reggiano, plus connu chez nous sous le nom de parmesan. Seul ce fromage est accepté car il représente une valeur sûre pour la banque : le parmesan a une production limitée, dispose d'une appellation d'origine contrôlée, un cahier des charges strict et un savoir-faire unique qui font des rares meules produites une sorte d'"or à râper".
Le chiffre d'affaires annuel du secteur dépasserait les 3 milliards d'euros selon des chercheurs de la Harvard Business School qui s'étaient penchés en 2015 sur ce modèle bancaire unique dans une étude intitulée "la banque du fromage". Chaque meule est numérotée, certifiée et évaluée alors que le prix de la meule peut atteindre plus de 700 euros. Sa longue conservation et sa popularité en font aussi un élément facile à écouler pour les banques en cas de besoin.
Cette pratique n'est d'ailleurs pas restée confinée à l'Italie. En 2020, la Deutsche Bank allemande a aussi franchi le pas en accordant "à la société italienne Ambrosi un prêt de 27,5 millions d'euros" en acceptant "en contrepartie une garantie de 125 000 meules de parmesan et grana padano". La banque justifiait cette décision par sa volonté d'aider ses clients pendant la crise du Covid-19 à "sécuriser et à développer leurs activités".