La Suisse cultive depuis longtemps sa réputation de coffre-fort de l'or. Le pays n'est pas seulement le deuxième importateur mondial de ce métal précieux, il en est aussi le premier exportateur. Selon le WWF, "sur les sept plus grandes raffineries d'or au monde, quatre se trouvent en Suisse", dont trois concentrées dans le seul canton italophone du Tessin, au sud de la Confédération.

Ces usines discrètes brassent des quantités vertigineuses. À Mendrisio, la société Argor-Heraeus dissimule par exemple ses activités derrière un mur de béton de quatre mètres surmonté de fil barbelé. "Nous disposons ici d'une capacité de raffinage de 1 380 tonnes d'or par an, presque 4 tonnes par jour, ce qui ne veut pas dire que nous tournions à plein régime en permanence, même si nous venons de passer trois mois particulièrement actifs", confiait au Monde fin 2025 son codirigeant Robin Kolvenbach.

Pour transformer le minerai brut en or pur à 99,99 %, les raffineries doivent séparer les métaux associés, argent et cuivre notamment, par différentes opérations. C'est au fil de ces opérations industrielles, mais aussi dans les usines chimiques, pharmaceutiques et horlogères, que d'infimes particules précieuses s'échappent et rejoignent les eaux usées du pays.

Le phénomène n'a pourtant rien de nouveau. Dès 2017, en plongeant leurs éprouvettes dans les effluents et boues d'épuration de 64 stations, les chercheurs de l'Institut de l'eau suisse Eawag étaient tombés sur une véritable mine d'or. Leur étude révélait alors que 43 kilos d'or et 3 000 kilos d'argent étaient charriés chaque année par ces eaux usées, soit l'équivalent de 2,6 millions d'euros partant littéralement dans les canalisations ! Avec le cours de l'or qui a flambé ces dernières années, la manne est clairement encore plus importante...

Face à cette fortune perdue, les scientifiques restaient partagés. Dans la plupart des régions, la récupération n'était jugée ni rentable ni intéressante, les quantités mesurées ne représentant qu'une part infime des importations. Une exception, toutefois : "Dans certaines zones du Tessin (Sud), la concentration d'or est tellement importante qu'il serait opportun de la recycler", suggéraient déjà les chercheurs, un particularisme lié à la présence massive des raffineries d'or dans la région.

Près de dix ans plus tard, rien n'a véritablement changé sur ce front ! Les autorités ont bien lancé, dès 2016, un vaste programme de modernisation des stations d'épuration, financé par une taxe spéciale : en 2024, 15 % de la population était raccordée à une installation modernisée, et 70 % devraient l'être en 2040. Mais ce chantier vise avant tout les micropolluants comme les PFAS, pas la récupération des métaux précieux. L'or continue donc de filer, discrètement, vers les égouts et les profondeurs.