Avec son visage de jeune garçon dans le vent et ses mimiques face caméra, on pourrait ne pas le prendre au sérieux. Aurelio Rojas, cardiologue espagnol exerçant au sein de l'Hôpital de Malaga, met pourtant régulièrement le doigt sur des habitudes particulièrement dangereuses pour la santé. Spécialisé dans la prévention cardiovasculaire, cette figure influente sur les réseaux sociaux sous le pseudonyme @doctorrojass rassemble une communauté de fidèles de plus de 1,5 million d'abonnés sur ses différents comptes sociaux.

Dans une de ses dernières vidéos sur Instagram, le médecin a encore prouvé son sens de la formule : "Mon grand-père l'a dit : 'Les tombes sont pleines de bons dîners'... Et maintenant la science commence à lui donner raison", lâche-t-il en évoquant plus sérieusement un essai clinique récent sur les effets d'une prolongation du jeûne nocturne, soit le temps écoulé entre le dîner et le petit-déjeuner du lendemain.

L'étude "Sleep-Aligned Extended Overnight Fasting Improves Nighttime and Daytime Cardiometabolic Function" (Un jeûne nocturne prolongé, synchronisé avec le sommeil, améliore les fonctions cardiométaboliques de nuit et de jour), dont les résultats ont été publiés en février par l'American Heart Association dans la revue scientifique Arteriosclerosis, Thrombosis, and Vascular Biology (ATVB), a été mené pendant 7,5 semaines, avec 39 participants âgés de 36 à 75 ans, en surpoids ou obèses.

Elle conclut qu'un jeûne prolongé (pour atteindre 13 à 16 heures) a permis la baisse naturelle de la pression artérielle diastolique pendant la nuit et affiché d'autres critères secondaires favorables : fréquence cardiaque nocturne plus basse, cortisol nocturne (l'hormone du stress) réduit, meilleure réponse au test de tolérance au glucose le matin... Si elle ne démontre ni une amélioration générale de la sensibilité à l'insuline, ni une réduction à long terme du risque de diabète ou d'événements cardiovasculaires, ses auteurs considèrent qu'un jeûne nocturne prolongé est "une stratégie prometteuse" pour améliorer certains paramètres cardiométaboliques, en coordonnant davantage alimentation et sommeil.

Parmi les critères pour allonger le jeune, le groupe intervention devait terminer son dernier repas au moins trois heures avant son coucher habituel, puis ne plus consommer de nourriture ou de boissons caloriques. Un élément clé selon Aurelio Rojas. "Qu'ont découvert les chercheurs ? Et bien que, même si on mange sainement, dîner tard peut nuire gravement à la santé", assure-t-il. "Peut-être que ce qui compte, ce n'est pas seulement ce qu'on mange au dîner, mais quand on dîne. Il faut essayer de laisser environ 3 heures entre le dernier repas et le moment de se coucher."

"Est-ce que ça veut dire que dîner tard va te donner une crise cardiaque ? Non. L'étude était petite, de courte durée et n'a évalué ni infarctus ni mortalité. Mais cela renforce une idée de plus en plus intéressante en chrononutrition : notre corps ne répond pas de la même façon à un repas selon le moment où nous le faisons", poursuit le cardiologue, citant une habitude déjà respectée par nos grands-parents.

Plusieurs autres études se sont penchées sur ce délai entre dîner et coucher. Une grande étude française publiée fin 2023 dans la revue Nature Communications, et basée sur la cohorte NutriNet-Santé de l'INRAE (portant sur plus de 103 000 participants suivis pendant plusieurs années), a notamment mis en évidence des résultats frappants : dîner après 21h augmenterait de 28% le risque de maladies cérébrovasculaires (comme les AVC) par rapport à un dîner pris avant 20h, un effet particulièrement marqué chez les femmes. Un jeûne nocturne plus long était quant à lui associé à une réduction de ce même risque.

D'autres essais cliniques contrôlés suggèrent qu'en plus de faciliter la digestion et d'améliorer la qualité du sommeil, cesser de manger au moins 3 heures avant d'aller dormir diminue les niveaux de cortisol nocturne, ce qui permet au système nerveux de basculer pleinement dans un état de repos et de récupération, et donc de soulager le cœur. La consommation tardive et excessive de nourriture (plus de 40% des calories de la journée ingérées en soirée) favoriserait par ailleurs l'apparition de plaques de cholestérol dans les artères carotides et augmenterait la rigidité artérielle, deux facteurs de risque majeurs pour l'infarctus.