En Islande, les bains chauds sont une institution sacrée. Mais depuis que cette tradition est entrée au patrimoine mondial immatériel de l'UNESCO en décembre dernier, la panique monte. L'arrivée massive de voyageurs fait redouter aux locaux une dégradation de leurs 120 "sundlaug" (piscines publiques géothermiques). Les touristes vont-ils enfin accepter de retirer le maillot sous la douche avant de se baigner ?

L'île attire les voyageurs du monde entier pour ses spas d'exception, à l'image du Sky Lagoon ou de l'incontournable Blue Lagoon. Mais contrairement à ces grands lagons privés très chers où tout le monde prend des selfies avec un verre à la main, les bassins municipaux utilisent très peu de chlore. La propreté de l'eau dépend donc directement de celle des baigneurs. Les locaux ont peur de voir arriver des voyageurs qui gardent leur maillot, amènent des bactéries ou sortent leur téléphone dans les jacuzzis. "Que se passera-t-il si les bassins sont remplis de touristes qui refusent de se doucher nus ?", s'inquiète dans The Times la photographe Thordis Erla Agustsdóttir qui documente les piscines islandaises depuis près de 20 ans.

En Islande, les piscines publiques remplacent les pubs anglais : c'est là qu'on discute après le travail et que tout le monde se mélange. A la piscine Vesturbaerjarlaug, dans l'ouest de Reykjavík, il n'est pas rare de croiser la chanteuse Björk venue se détendre. D'après un sondage de 2023 cité par le chercheur Valdimar Tryggvi Hafstein, 79 % des Islandais adultes vont à la piscine publique. "C'est un endroit où l'on revient toujours, où l'on grandit et où l'on vieillit", explique-t-il.

L'habitude des bains chauds existe depuis le XIIIe siècle, à l'époque où l'écrivain Snorri Sturluson se baignait déjà dans la source de Snorralaug. Au XXe siècle, l'apprentissage de la natation s'est généralisé pour sauver la vie des marins-pêcheurs, devenant obligatoire pour les enfants dès 6 ans. Grâce à l'énergie géothermique qui chauffe l'eau gratuitement ou presque, l'entrée reste très peu chère (entre 4 et 9 euros).

Pour éviter les ennuis et ne pas énerver les locaux, les visiteurs doivent respecter les règles de sécurité et d'hygiène. La règle principale est stricte : il faut se déshabiller complètement et se laver entièrement nu avec du savon (en suivant des schémas affichés sur les murs qui précisent bien les zones à laver en priorité) avant d'enfiler son maillot. Les chaussures restent à l'entrée, les téléphones vont au casier, et les shorts de sport ou t-shirts sont interdits dans l'eau. Dans les sources naturelles sans système de nettoyage, jeter des pièces ou laisser ses déchets abîme tout. Suivre ces règles simples est le seul moyen de profiter des bains sans tout gâcher.

Même l'UNESCO a admis au New York Times que cette reconnaissance pouvait "exercer une pression sur des environnements fragiles et affecter les pratiques culturelles ou avoir des répercussions sur le bien-être des communautés". Alors que 40 % des Islandais y vont très souvent, les habitués craignent donc de voir la foule arriver.