Pendant une grande partie du XXᵉ siècle, cette portion de la province de Santa Cruz, dans l'extrême sud de l'Argentine, n'avait rien d'un sanctuaire pour la faune sauvage. Le lieu était une estancia — une vaste exploitation agricole — et il compta parmi les plus grands élevages ovins de toute la Patagonie, dans une région balayée par les vents où l'activité pastorale a longtemps régné.
L'exploitation a connu son apogée au début du siècle dernier. Vers 1920, ses pâturages accueillaient plus de 40 000 moutons, mais aussi 300 chevaux, huit vaches et un taureau, d'après les registres de l'époque conservés dans la zone. Un cheptel colossal, à la mesure de ces terres démesurées où le bétail pouvait se déployer sur des dizaines de milliers d'hectares.
Mais cette prospérité n'a pas duré. Au fil des décennies, le nombre de bêtes n'a cessé de diminuer. Entre les années 1970 et l'an 2000, l'estancia n'a plus élevé qu'entre 11 000 et 20 000 moutons, bien loin de ses effectifs d'antan. Puis, vers la fin de l'année 2001, la totalité du bétail ovin a été retirée des lieux, refermant des décennies d'activité pastorale.
C'est alors qu'un projet d'une tout autre nature a vu le jour. Face à ce déclin, la Fundación Vida Silvestre Argentina, une organisation de défense de la nature, a décidé d'acheter l'exploitation. L'opération a été rendue possible grâce aux fonds apportés par la Patagonia Land Trust, une fondation vouée à la préservation des espaces naturels de la région.
La suite s'est jouée en quelques années à peine. En novembre 2002, les terres ont été données à l'Administration des parcs nationaux argentins. Deux ans plus tard, en 2004, celle-ci a officiellement créé le Parc national Monte León.
Le site s'étend aujourd'hui sur plus de 62 000 hectares et compte 30 kilomètres de littoral. C'est là, sur cette longue frange où l'océan Atlantique vient se mêler à la steppe de Patagonie, que se joue la métamorphose la plus spectaculaire de l'endroit, un paysage devenu synonyme de conservation.
Car là où paissaient naguère des dizaines de milliers de moutons vit désormais l'une des principales colonies de manchots de Magellan de tout le pays. Selon l'Administration des parcs nationaux, le parc abrite plus de 40 000 couples de ces oiseaux marins, aujourd'hui l'espèce la plus emblématique du lieu.
Les manchots ne sont pas les seuls à avoir reconquis le territoire. La mise sous protection de ces terres a permis d'y préserver une faune d'une grande richesse : 134 espèces d'oiseaux et 28 espèces de mammifères y ont été recensées, parmi lesquelles des guanacos, des renards, des otaries et des pumas.