La faune des abysses n'a pas fini d'étonner les biologistes marins. Lors d'une campagne d'exploration menée il y a quelques semaines au large de l'île Maurice à l'aide du navire scientifique R/V Dr. Fridtjof Nansen, des chercheurs ont remonté dans leurs filets un animal au profil très étrange. Pêchée dans la zone mésopélagique, entre 400 et 500 mètres sous la surface de l'océan Indien, cette créature s'est avérée appartenir à une espèce de requin encore jamais répertoriée par la science.
Baptisé scientifiquement Etmopterus bulbosus, ce petit squale de la famille des sagres (ou requins-lanternes) se distingue d'emblée par son apparence très curieuse, comme les scientifiques l'expliquent dans leur étude publiée dans le Journal de la Fondation des sciences océaniques. À l'état frais, sa peau affiche une teinte sombre mêlant le brun, le noir et un étonnant reflet violet. Mais c'est surtout la forme de son rostre qui a frappé les taxonomistes : l'animal possède un museau massif et arrondi extrêmement prononcé, qui lui vaut son nom d'espèce et lui donne un air presque étonné.
Ce requin partage en outre une propriété biologique avec d'autres membres de sa famille : la bioluminescence. Dans l'obscurité quasi totale des profondeurs, l'animal est capable de produire sa propre lumière grâce à des organes spécialisés répartis sur sa peau, appelés photophores. Et autant dire que dans les abysses, c'est très utile. Cette lumière permet à la fois de camoufler la silhouette du prédateur en brisant son ombre vue du dessous (un phénomène dit de contre-illumination), d'attirer des proies microscopiques et de communiquer avec d'autres individus.
C'est toutefois la taille du spécimen qui suscite le plus de curiosité. La femelle capturée ne mesure que 21,5 centimètres du museau à la queue, soit à peine la longueur d'une règle d'écolier. Cette mesure place Etmopterus bulbosus au coude-à-coude avec l'actuel détenteur du record mondial de la plus petite espèce de requin connue, le sagre pygmée (Etmopterus perryi), dont la taille adulte plafonne autour de 21,2 centimètres.
Pour autant, les ichtyologistes restent prudents sur ce record. L'étude publiée dans le Journal of the Ocean Science Foundation repose en effet sur la description d'un unique spécimen. Il est donc encore impossible de déterminer si cette femelle représentait la taille maximale de son espèce ou s'il s'agissait simplement d'un individu particulièrement petit.
" S'il y a bien une chose que cette découverte nous rappelle, c'est à quel point les grands fonds marins demeurent méconnus ", soulignent les auteurs des travaux conduits par le biologiste David A. Ebert. " Il reste encore une immense diversité d'espèces abyssales à découvrir et à documenter."