Quand on regarde Barcelone depuis l'avion ou sur une carte, un détail saute aux yeux : le centre-ville ressemble à un énorme échiquier. Les rues sont droites, bien alignées, et les pâtés de maisons forment un quadrillage parfait. Ce paysage urbain si particulier ne doit rien au hasard : il a été pensé pour sauver la ville d'une catastrophe sanitaire.

Il faut remonter le temps pour comprendre ce qu'il s'est passé. Dans les années 1850, Barcelone étouffe. La ville est enfermée derrière de vieilles murailles en pierre et ses 150 000 habitants sont entassés dans des rues très étroites et sombres, où règne l'insalubrité. L'air ne circule pas et les épidémies comme le choléra ou la fièvre jaune font des milliers de morts.

Face à ce drame sanitaire, la mairie autorise la destruction des remparts en 1854 et lance un concours pour agrandir la ville. C'est l'ingénieur catalan Ildefons Cerdà qui impose son projet pour donner naissance à l'Eixample (qui signifie "extension" en catalan). Porté par des convictions sociales et progressistes fortes, il veut offrir de vraies conditions de vie décentes à tout le monde. Son projet pour l'Eixample va repenser la ville sur 1 100 hectares de plaine, ce qui garantit à chaque habitant, riche comme pauvre, le même accès à la lumière, à l'espace, à la verdure et à une circulation fluide.

Pour aérer la ville et faire passer la lumière, Cerdà dessine un plan très simple : un quadrillage parfait. Il imagine des pâtés de maisons carrés, tous de la même taille (113 mètres de côté), séparés par de larges artères de 20 à 60 mètres. Il exige une orientation précise des logements et des cours intérieures arborées pour que chaque habitant bénéficie du soleil et de l'air frais. Il coupe aussi les angles des immeubles à 45 degrés pour rendre les carrefours plus larges et faciliter la visibilité des véhicules aux croisements. Une véritable vision égalitaire de l'urbanisme !

Au fil des décennies, ce nouveau quartier devient le coin le plus populaire et le plus chic de Barcelone. Pour éviter que toutes les rues ne se ressemblent trop, les grands architectes de l'époque viennent y construire des bâtiments absolument uniques. C'est là que le célèbre Antoni Gaudí construit ses plus beaux monuments aux façades ondulantes et féeriques : la Casa Batlló, La Pedrera et, bien sûr, la Sagrada Família qui est devenue le monument emblématique de la ville. Les petites rues tristes du passé laissent place à de grands boulevards commerçants comme le Passeig de Gràcia, devenu l'avenue prestigieuse de Barcelone.

Aujourd'hui, ce plan en damier fonctionne toujours très bien. Il permet de se repérer facilement dans la ville, de faire circuler les voitures sans trop de bouchons et de profiter de nombreux espaces verts cachés. Un pari réussi pour cette ville qui a su se transformer pour faire respirer ses habitants.