Posé sur une étagère, à côté d'une carte murale ou sur le bureau de l'instituteur, le globe terrestre fait partie de ces objets immédiatement associés à l'école. Dans l'imaginaire collectif, il est même devenu l'un des symboles de l'enseignement de la géographie. L'ouvrage Un globe, des mondes, publié chez Editions autrement par le collectif Spherographia, rappelle que la géographie s'est traditionnellement enseignée en commentant un globe. Mais à l'heure de Google Maps, Google Earth et des GPS accessibles partout, cet objet a-t-il encore une utilité ? Pour Véronique André-Lamat, professeur de géographie à l'université Bordeaux-Montaigne et membre du collectif à l'origine du livre, il garde un rôle très intéressant face aux outils numériques.
Ces derniers ont changé la façon dont les jeunes appréhendent l'espace, ils sont aujourd'hui projetés dans une "immédiateté spatiale" : "On a une vision juste de ce qui est immédiatement devant soi", on cherche moins à repérer des éléments qui permettent de se situer. Cela créé un paradoxe frappant : le GPS fonctionne grâce à un immense globe virtuel capable de représenter toute la planète, mais son utilisation quotidienne peut conduire à ne regarder qu'un minuscule morceau de territoire. La professeure l'a remarqué chez ses étudiants : lors d'un exercice mené à Bordeaux, ceux-ci effectuent une boucle qui les conduit nécessairement à franchir deux fois la rocade. Pourtant, certains affirment ensuite ne l'avoir traversée qu'une fois. Quand vient le moment de reconstituer le trajet sur une carte, passer de l'expérience vécue au territoire vu du dessus devient difficile.
Le globe rappelle "la finitude" de la Terre
Dans cette évolution du rapport à l'espace, le globe conserve un avantage très concret : il matérialise immédiatement la forme de la Terre et permet de la regarder dans son ensemble. Selon une enquête Ifop publiée en janvier 2023 pour les fondations Jean-Jaurès et Reboot, 16% des 18-24 ans interrogés estimaient qu'"il est possible que la Terre soit plate et non pas ronde comme on nous le dit depuis l'école".
De plus, le globe permet encore aujourd'hui d'avoir conscience de la "finitude de l'espace terrestre", explique Véronique André-Lamat. "On est dans un espace qui n'est pas extensible. Regarder la Terre aussi dans sa finitude, c'est quelque chose qui permet de questionner la manière d'habiter la Terre et l'idée d'une croissance continue dans un espace fini". Il permet aussi de comprendre que les différentes parties du monde sont connectées : "Des choses qui se passent localement peuvent avoir des conséquences plus globales", résume la professeure.
Cet intérêt pédagogique n'empêche pas le globe physique de se faire plus discret dans certaines salles de classe. La géographe avance notamment des raisons très pratiques : les enseignants ne disposent pas toujours d'une salle dédiée, tandis que le recours aux globes virtuels se développe. À l'université, les salles où elle enseigne ne disposent par exemple pas de globe physique. "Le globe physique a peut-être tendance à disparaître un peu. Après, je ne suis pas sûre qu'il disparaisse autant des espaces domestiques, c'est-à-dire que le globe qui fait la petite lumière, etc., reste très présent", nuance l'experte.
Lire les globes virtuels avec distance
Les outils numériques sont toutefois loin d'être à bannir. Ils permettent de représenter de très nombreux phénomènes et de passer très rapidement d'une échelle mondiale à une vue locale. Mais ils peuvent aussi donner l'impression que toute la planète est parfaitement connue et documentée. Or les images proposées dépendent toujours de données : qui les a produites ? Comment ont-elles été recueillies ? Qu'a-t-on choisi de montrer ? Pour la membre du collectif Spherographia, ce sont des questions essentielles. "Il y a une partie de ces globes virtuels qui relève vraiment d'une mise en spectacle du monde avec une très forte dimension esthétique qui est assez fascinante", prévient-elle.
L'ouvrage Un globe, des mondes insiste d'ailleurs sur cette illusion d'exhaustivité créée par l'accumulation des données numériques : derrière une représentation continue de la planète peuvent subsister des zones beaucoup moins documentées que d'autres. Les auteurs prennent notamment l'exemple des fonds marins, encore loin d'être intégralement cartographiés avec précision. "Le globe virtuel, ce n'est pas le monde", insiste la géographe.
L'enjeu de l'école n'est donc pas de choisir entre le globe et les outils numériques mais plutôt d'"apprendre aux élèves en géographie à regarder les représentations du monde et être en capacité d'avoir un regard critique, réflexif".