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Thomas Pietrois le 11 novembre 2005
Ce que j'ai aimé : Dès que les lumières de la salle se sont rallumées, les gens s'en sont allés, donnant leurs différents avis à qui voulaient bien les entendre. Moi je restais plongé dans mon fauteuil, abasourdi. Pourquoi ce film manquait-il cruellement de sens? Pourquoi le fil de l'histoire était-il si lent, si mou, si passif? "la forme, disait Victor Hugo, c'est le fonds qui remonte à la surface": c'est probablement là que se trouve la clé du film. Jarmush nous montre un personnage qui se laisse porter par les évènements, à l'image du film. Jarmush ballade le spectateur dans un monde humain qui se déconstruit, se déshumanise et qui en parallèle, s'animalise pour finalement disparaitre et se fondre dans le décor artificiel créé par l'homme. Il suffit de porter attentivement notre regard sur les cinq femmes que le héros va rencontrer pour se rendre compte de cette tournure tragique. La première femme (Sharon Stone) paraît presque normale. Mais elle est tiraillée entre le besoin de faire le deuil de son mari décédé (déjà la présence de la mort) et celui d'oublier cette mort dans l'alcool et le corps du héros, de facon stérile. Elle est veuve et il lui manque un mari. Elle ne peut éduquer son mari de façon équilibrée et l'on voit bien que l'éducation de sa fille fait défaut. Celle-ci se promène nue dans la maison. Comme un animal, elle n'a plus besoin de ses vêtements. La mère se jette de façon presque bestiale sur le héros. La mort du père a donc pour conséquence de rendre sauvages la mère et la fille (n'oublions pas qu'il n'y a pas de voisins). La deuxième femme habite dans une maison froide, toute blanche, sans aucun relief ni excentricité. C'est presque une maison stérilisée. La femme ne veut pas d'enfants: elle aussi est stérile. La maison est condamnée à ne supporter que les gloussements du mari. Leur refus de se reproduire montre bien un monde qui se fige, et une famille qui n'existera jamais, alors que la maison pourrait en contenir facilement 2 ou 3. A nouveau, certains plans sur les verres de vin affiment une volonté de s'enivrer pour oublier le mal qui règne ici: la stérilité. La troisième femme est... vétérinaire. Elle soigne les animaux (plutôt que les hommes). Elle même est animalisée : elle parle aux animaux et ceux-ci la comprennent. Mais elle est stérilisée dans le même temps: elle est lesbienne (rappelez-vous la secrétaire aux jambes de treize km). La quatrième femme est blafarde et se drogue. elle ressemble à une mort-vivante. Elle est donc tout à fait stérile et refuse la compagnie masculine (le héros est assomé). Les hommes ne sont là que pour la protéger, alors que chez les animaux, ce sont les femelles qui assurent la sécurité, notamment des enfants (comme chez les lions par exemple). Elle, n'a visiblement pas d'enfants et a même... avorté! Elle a donc éteint sa stérilité et ne s'en remet que de façon éphémère, dans la drogue. La machine à écrire, machine à créer est dans l'herbe, relique d'un temps passé. Il ne se créera plus rien ici. Il n'y a de place que pour la violence et le néant (coup de poing fait apparaitre un fonds noir brutal). En fin, la dernière femme est... morte. Le héros pleure sur sa tombe. Dom Juan est déchu, il n'aura pas de progéniture. Les femmes qui auraient pu être la mère de son pseudo-fils lui ont laissé sa chance. Mais à mesure que le film avance, on se rend compte que plus aucune d'elle ne veut de lui. Don Juan est condamné à la stérilité à perpétuité. Le film débute sur une rupture, une séparation et donc une fin. Le film est fini avant même de commencer. Il n'y a que des faux espoirs. Sharon Stone veut-elle faire de lui une alterantive au père décédé? Non elle veut s'envoyer en l'air. d'ailleurs elle a déjà oublié ses paroles de la veille quand elle s'éveille. Lui non. Les autres, visiblement toutes traumatisées ont pris une ferme résolution. Don juan n'est plus qu'un mythe, un souvenir dans leur tête. Mais si Don juan n'est plus là, il n'y a pas non plus de reproduction de l'espèce. Et le monde humain tend à disparaitre. Les rues sont vides ou vidées. Sur la route on ne voit que des animaux. Le langage ne permet plus la communication entre les êtres. Par exemple, la vétérinaire dialogue avec un chat ou bien le héros demande sa route et n'a pour réponse qu'un geste de main. Le héros est lui même animalisé : il obéit aux instructions de son ami, comme un chien. Et son ami porte le même nom que ... le chien de la vétérinaire... étrange, non? Lui et sa femme se reproduisent comme des lapins, comme des "chiens", comme des animaux. Il fume... de l'herbe, comme les vaches qui en broutent. Bref, le monde humain fait de nouveau place au règne animal. les animaux etaient là avant et ils seront là après. Don juan, figure de l'Homme, n'était qu'un épisode et ses conquêtes sont des défaites. La scène finale est mémorable. Croyant avoir retrouvé son fils il le poursuit et se retouve au milieu d'une rue. Le fils part à droite et le fuit, une voiture avec des hommes qui ne parlent pas part à gauche en le regardant dédaigneusement. Lui est immobile. La stérilité et la disparition du langage viennent de s'affirmer sous ses yeux. Il est voué à la mort, dès à présent. Les deux bandes sur sont pull (type adidas) sont identiques aux deux bandes centrales de la route: il se fond désormais dans le décor. C'est la fin d'un règne. Don juan est maintenant sans avenir et sans considération. Il devient la route sur laquelle les autres vont continuer à rouler et à se dépeupler. Le silence clôt le film. Don juan à force de rompre a rompu avec le monde et la vie. Il n'est plus rien. On ira jeter des fleurs sur sa tombe, des fleurs qu'il donnait auparavant pour séduire, des fleurs désormais brisées.