Kosovo : le nouveau livre de Pierre Péan ne répond pas aux questions qui fâchent

Dans un livre de parti pris, le journaliste et polémiste Pierre Péan, expose son point de vue très personnel sur le Kosovo. Il défend la thèse discutable, que l’Europe, sur fond de trafic d’organes, aurait choisi d’en faire un pays mafieux. Mais il n’apporte aucune preuve.

Dans son nouveau livre, Kosovo - Une guerre juste pour créer un État mafieux, le journaliste Pierre Péan a mené une enquête au Kosovo, dont la finalité est contestable.
En effet, toute sa réflexion est basée sur l’idée que la guerre aurait éclatée, uniquement pour faire de ce territoire de l’ex-Yougoslavie, un état corrompu et mafieux. Il traite l’historique des évènements dans ce sens, qui évidemment, est totalement tronqué et réducteur.

Si l’auteur suit ce fil conducteur tiré par les cheveux, il ne fait aucune révélation

Comme matière, il se sert d’informations qui n’ont rien d’inédit. Quant à l’investigation dont il est question, Pierre Péan s’est surtout contenté de commenter des textes déjà établit, des papiers publiés, ou des extraits de livre, comme celui de Carla del Ponte**, l’ancien procureur général du Tribunal International de La Haye, le TPIY. Il s’est aussi servi des propos de Dick Marty, dont le rapport a été validé par le Conseil de l’Europe en 2010, ou celui que la MINUK, la Mission d'administration intérimaire des Nations Unies au Kosovo, a envoyé au TPIY en 2003. On peut aussi citer des notes émanant du BND, les services de renseignements allemands, mais encore une fois, rien de neuf, car elles étaient déjà accessibles au public.
L’auteur s’est rendu sur place en 2012. Apparemment, il a visité les régions spécifiquement serbes du Kosovo. En interrogeant les Serbes du Kosovo, victimes de violences pendant la guerre, il est évident que leur regard ne peut être objectif. Quid des protagonistes Albanais ? Il semblerait que Pierre Péan n’en ait pas croisé un seul, ce qui pose un problème d’impartialité dans le drame qu’il tente de retracer.
A fortiori car il s’est passé des services d’un interprète albanais. Ne parlant pas la langue, ni le serbe, c’est un facteur aggravant pour qui souhaite saisir la complexité de la situation.
À l’origine du conflit, la majorité musulmane du Kosovo, était sévèrement réprimée par le pouvoir serbe de Slobodan Milošević. Des opposants albanais installés en Suisse, ont sur place, organisé un mouvement de résistance. Cette organisation a supplanté la Ligue démocratique du Kosovo (LDK) d’Ibrahim Rugova, au début des années 90. Ce parti politique secret, le Mouvement populaire du Kosovo (LPK), d’inspiration marxiste, a pris une grande importance. À plus forte raison car il a été soutenu par les services de renseignements occidentaux, américains, britanniques, allemands et français confondus. La décision des occidentaux d’épauler ce groupe, a de quoi surprendre.
Mais Pierre Péan a préféré éluder cette question fondamentale.

En 1998, une bataille interne a déchiré les membres de l’UÇK, partisans du LPK, aux fidèles d’Ibrahim Rugova, et les Forces armées de la République du Kosovo (FARK), la résistance légale que l’UÇK a écrasée, notamment avec l’assistance des services occidentaux. En  Albanie, l’UÇK a instauré des camps pour emprisonner les FARK. Puis, ils ont servi à des prisonniers serbes enlevés au Kosovo en 1999. Certains de ces prisonniers serbes auraient entretenu un trafic d’organes, dont parle Carla del Ponte dans son livre. Ce trafic est également évoqué par Dick Marty, ce qui a poussé depuis, de nombreux journalistes serbes et albanais à enquêter.
Si aujourd’hui, on ne peut contester ce trafic d’organes - les meurtres des détenus serbes se pratiquaient dans un genre de fausse clinique proche de l’aéroport de Tirana en Albanie - Pierre Péan, semblait ignorer ces faits désormais connus de beaucoup. Son livre commence d’ailleurs par un récit sensationnel, dans le mauvais sens du terme, d’un ex-membre de l’UÇK, qui se serait livré à une opération visant à enlever un cœur. Aujourd’hui, ce serait un repenti installé en Serbie. Ce récit peu vraisemblable a été délivré en 2012, par le Parquet serbe.
Surtout, Pierre Péan reste très évasif sur le nombre de détenus serbes qui auraient été victimes de ce sordide commerce, ni du moment où il a pris fin. Si l’auteur s’engouffre tête baissée dans ce dossier, les questions restent en suspens : comment les organes étaient envoyés à l’étranger, et par quels biais ? Quelles organisations criminelles - russe ou italienne – étaient compromises ? De la même façon, il ne dit pas un mot sur les investigations du TPIY, dont certaines preuves auraient été supprimées.
En lisant le livre de Pierre Péan, on n’apprend rien non plus, sur les éventuelles complicités des responsables de l’UÇK dans ce trafic. L’UÇK savait-il, et y était-il mêlé ? Hashim Thaçi, homme de paille du LPK, était-il au courant, et que dire des services secrets occidentaux ? Ont-ils essayé de l’empêcher ? De le favoriser ? Comment s’est ensuite accompli le passage entre l’exploitation sur des détenus militaires, et celle, pratiquée à la clinique Medicus, impliquant des civils, payés pour leurs dons d’organes ?
Le livre de Pierre Péan, couvre plus que la guerre, en évoquant le nettoyage qui a duré pendant de longs mois après la fin du conflit. Il rassemble des témoignages faisant état d’une confusion totale au Kosovo, en 1999, alors que la région était sous le contrôle des Nations unies et de Bernard Kouchner, Haut représentant de l'ONU au Kosovo. Malgré la présence de 40 000 soldats de la Kfor, (OTAN), toutes sortes de crimes et trafics étaient commis en toute impunité par les anciens membres de l’UÇK. Pendant cette période, aucun des responsables internationaux n’a cherché à en savoir plus sur ces atrocités, qualifiées de vendetta, et mises sur le compte de la violence ancestrale des Albanais.

Évoquer la vendetta, était un moyen facile de mettre de côté le caractère étatiques des exactions

Pierre Péan aurait pu approfondir un sujet qui ne manque pas d’intérêt : les responsabilités du SHIK, le service chargé des basses œuvres au sein de l’UÇK, et ses rapports avec les services de renseignements occidentaux. Questionner des agents français – et obtenir des réponses - aurait pu élargir le spectre du livre.
Il n’en est rien, et on effleure à peine la question qui fâche : le Kosovo de l’après-guerre, où mafia et politiques ne se distinguent pas. Même sous administration internationale, cette association redoutable a mis le feu aux poudres. Surtout, il est important de souligner le rôle plus qu’ambivalent de certains spécialistes internationaux, qui s’en sont mis plein les poches, notamment avec la dénationalisation des mines, ou celle de l’aéroport de Pristina. Leur mission au Kosovo, était pourtant hautement morale : établir un état de droit, et une économie de marché.
Dans le cadre d’interventions à l’étranger - ONU, OTAN - le Kosovo reste à part.  Aujourd’hui, il est le protectorat qui a coûté le plus cher aux Nations Unies ! Et ce n’est pas terminé, car aujourd’hui, l’Union européenne s’est substituée au contrôle exercé par l’ONU.
Les questions que l’on doit se poser aujourd’hui, et que l’on aurait aimé trouver dans le livre de Pierre Péan, sont celles-ci : pourquoi débourser autant pour le Kosovo, et à qui cela profite ?
En cela, l’angle de Pierre Péan est risqué. Selon lui, les Albanais dans leur ensemble, et la majorité des anciens membres de l’UÇK en particulier, sont des voyous sans distinction aucune. Il généralise le trafic d’organes à l’échelle du pays, alors que les responsables incriminés ne représenteraient que quelques membres de l’UÇK.

Trafic qui n’a pu se constituer qu’avec la connivence des services secrets, et celle, des services occidentaux

Mais sur ce point, capital, Pierre Péan ne lève pas le voile. Il évoque juste Bernard Kouchner, qui, en 2010 se met à rire quand un journaliste serbe lui parle d’un possible trafic d’organes. Le livre de Pierre Péan n’explore aucune de ces pistes et n’apporte que peu d’éléments de compréhensions sur la succession des évènements. Et sur les responsabilités occidentales dans l’échec kosovar ? Silence aussi. L’enquête reste à faire.