Paulette Nardal : pourquoi Anne Hidalgo veut la faire entrer au Panthéon

Paulette Nardal : pourquoi Anne Hidalgo veut la faire entrer au Panthéon PAULETTE NARDAL. Femme de lettres et de convictions, Paulette Nardal a contribué à l'émergence du mouvement de la "négritude". Elle est mise à l'honneur par Google ce mardi 12 octobre.

Féministe, marraine de la négritude, journaliste, écrivaine, professeure, activiste, musicienne… De vie en vie, Paulette Nardal a contribué grandement à la formation de la négritude et du féminisme intersectionnel. Pourtant, son nom est presque oublié aujourd'hui. Retour sur la vie et le combat d'une activiste avant-gardiste, dont l'action sera peut-être bientôt récompensée par une panthéonisation.

Plusieurs personnalités ont rendu hommage, surtout de manière posthume, à la militante. Ainsi, dans les années 1980, Aimé Césaire faisait déjà apposer le nom de Paulette Nardal sur une place de la ville de Fort-de-France dont il était le maire. Sa réhabilitation a d'abord lieu aux Etats-Unis, où des chercheuses en black studies tombent par hasard sur ses travaux. "Si l'on révère les pères de la conscience raciale 'dans un discours très masculin', constate Brent Hayes Edwards dans un entretien accordé à TV5 Monde, professeur à l'université Columbia, on en oublie les mères." "La négritude aura été fondée sur l'oubli, voire la négation, de ce côté informel et surtout féministe des Nardal et du salon", ajoute le chercheur, qui souligne que ses recherches se sont heurtées à l'absence de sources. En 2018, la Ville de Paris décide de créer la promenade Jane et Paulette Nardal, dans le 14ème arrondissement. Elle est officiellement inaugurée par la maire de Paris, Anne Hidalgo, en présence de Christiane Eda-Pierre, nièce de Paulette et Jeanne Nardal, le 31 août 2019. Aujourd'hui, les noms de Paulette et Jane Nardal figurent sur la liste des 368 noms établie par l'historien Pascal Blanchard à l'intention des maires souhaitant baptiser des rues du nom de personnalités issues de la diversité.

Une figure engagée avant-gardiste

Au début des années 1920, avec deux de ses sœurs, Jane et Andrée, Paulette fonde un salon littéraire au 7 rue Hébert. L'objectif ? Faire "la promotion d'un internationalisme noir", indique Me Catherine Marceline à FranceTVinfo, avocate au barreau de Fort-de-France et militante pour l'entrée de Paulette Nardal au Panthéon. Y seront reçus les grands penseurs noirs de l'entre-deux-guerres, notamment Aimé et Suzanne Césaire, Léopold Sédar Senghor, Félix Eboué, Damas, Marcus Garvey (militant panafricaniste), Claude McKay (romancier jamaïcain) … Suivant la création du salon, c'est La Revue du Monde Noir qui émerge dès 1931, éphémère parution qui compile poèmes, revues de presses, articles d'actualités et réflexions sur la place des Noirs dans le monde – et, notamment, dans la société coloniale. Avec cette revue, les sœurs Nardal sortent enfin de l'admiration qu'elles avaient pour les Occidentaux en arrivant à Paris et appellent dans un manifeste à un "réveil des intellectuels". Me Catherine Marceline indique que les trois sœurs "ont l'idée de créer une revue pour échanger, mais il y a déjà des prémices de revendications politiques", ajoute-t-elle

La naissance du concept de négritude

"La négritude est la simple reconnaissance du fait d'être noir, l'acceptation de ce fait, de notre destin de noir, de notre histoire et de notre culture", écrivait Aimé Césaire dans ses Cahiers d'un retour au pays natal en 1939. Ce concept lui sera attribué, à lui et à d'autres noms masculins (entre autres, Léopold Sédar Senghor et Léon-Gontrant Damas). Pourtant, c'est bel et bien dans le salon des sœurs Nardal que le concept politique et littéraire de négritude a vu le jour. Tous les fondements du concept de négritude infusent également la Revue du Monde Noir : dans chaque numéro, des poésies, des textes d'histoire sur la "formation de la race créole", des enquêtes, des réflexions sur l'art, la religion, l'économie, la musique s'y bousculent, prenant en compte la place des hommes et femmes noirs dans ces domaines. La revue prend même de temps à autres un tournant militant : ainsi, on peut lire en préface du premier numéro que "la Race noire contribu[e] avec l'élite des autres Races et tous ceux qui ont reçu la lumière du vrai, du beau et du bien, au perfectionnement matériel, intellectuel et moral de l'humanité". Auprès de TV5Monde, l'écrivaine guadeloupéenne Maryse Condé appuiera sur l'importance de Paulette Nardal dans les prémices de la formation du concept de négritude : "Elle a créé ce salon, où déjà se rencontraient des Haïtiens, des Africains, des Antillais et, finalement, elle a, je crois, posé la première pierre de ce qu'on va appeler 'l'internationalisme nègre'. […] A l'époque, il n'y a aucune reconnaissance de la personne noire, aucune reconnaissance d'une littérature, ou tout simplement d'une culture noire".

Paulette Nardal a conscience que sa participation à la formation de la négritude est évincée, malgré son rôle important. Elle l'explique ainsi à son biographe, Philippe Grollemund : "J'ai souvent pensé et dit, à propos des débuts de la négritude, que nous n'étions que de malheureuses femmes, ma sœur et moi, et que c'est pour cela qu'on n'a jamais parlé de nous. C'était minimisé, du fait que c'étaient des femmes qui en parlaient." Cet oubli laisse deviner, pour elle, la misogynie de son époque : "Césaire et Senghor ont repris les idées que nous avions brandies et les ont exprimées avec beaucoup plus d'étincelles… nous n'étions que des femmes ! Nous avons balisé les pistes pour les hommes." En 1963, elle écrit à l'historien Jacques Hymans, à propos de Césaire, Damas et Senghor : "Ils ont repris les idées que nous avons brandies et les ont exprimées avec beaucoup plus d'étincelles et de brio. Nous n'étions que des femmes, mais de véritables pionnières. Nous leur avons indiscutablement ouvert la voie". Me Catherine Marceline confirme que "Ces trois hommes ont oublié où ils ont développé ces théories". Selon l'avocate, Senghor se rattrape quelques années plus tard en écrivant sur le "guide" qu'a été Paulette : "Elle nous conseillait dans notre combat pour la résurrection de la négritude". Comprenant son importance dans la création du concept, l'écrivain Joseph Zobel, ami de Paulette Nardal, l'avait surnommé la "marraine de la négritude".

Une figure féministe consciente de l'intersectionnalité

L'intersectionnalité est une notion forgée par l'universitaire américaine Kimberlé Williams Crenshaw, parue dans une enquête publiée en 1991 portant sur  les violences subies par les femmes de couleurs dans les classes défavorisées aux Etats-Unis. L'intersectionnalité désigne la situation de personnes subissant simultanément plusieurs formes de discrimination dans la société. Ce concept sociologique et politique a été formé après la mort de Paulette Nardal, et l'usage qui en est fait dans cet article est donc anachronique, mais s'explique par le fait qu'il s'applique au cas de Paulette Nardal.

Au-delà de contribuer à la formation du concept de Négritude, Paulette Nardal se forme une conscience féministe intersectionnelle avant-gardiste – peut-être en partie du fait de l'éviction dans les mémoires de sa participation à la création du concept de négritude. Dès son retour en Martinique, Paulette Nardal fonde le Rassemblement féminin, un mouvement de promotion pour le droit de vote des femmes. Elle parcourt le pays entier pour convaincre les Martiniquaises de faire usage de ce nouvel acquis. Elle y créé également "La femme dans la cité", revue où elle invite à lutter contre l'abstentionnisme et où elle écrit sur la place de la femme dans la société martiniquaise. A la fin des années 1940, elle représente les Antilles aux Nations Unies, pour qui elle travaillera longtemps sur la condition des Martiniquaises. En 1947 et en 1948, elle rédigera notamment pour l'organisation un rapport sur le positionnement politique des femmes martiniquaises. Enfin, Paulette Nardal développera, à plusieurs reprises, les revendications du "féminisme noir", défendant les femmes noires, doublement victimes du racisme et du machisme, et expliquant que les femmes noires souffrent plus du "sentiment de déracinement" que les hommes.

De nombreuses personnalités militent pour sa réhabilitation

A l'occasion de l'inauguration de la place Jane et Paulette Nardal, le 31 août 2019, Anne Hidalgo, maire de Paris, a annoncé soutenir le projet de faire entrer Paulette Nardal au Panthéon. Aujourd'hui encore, de nombreuses personnalités (la chorale qu'elle a fondée, des conférenciers, des associations et des avocats, entre autres) militent pour la panthéonisation de Paulette Nardal. La cantatrice Christiane Eda-Pierre, nièce de la femme de lettres, fait également son possible pour entretenir la mémoire des sœurs Nadal.

Biographie courte

Née en Martinique en 1896 dans une famille de la nouvelle bourgeoisie noire de l'île, Paulette Nardal vient compléter un arbre généalogique ponctué de noms importants dans l'histoire de l'île caribéenne. Son père, Paul, petit-fils d'esclave affranchi, est le premier ingénieur noir de l'île diplômé des Arts et Métiers, et a participé à la construction de la ville de Saint-Pierre. Sa mère, Louise Achille, est une pianiste accomplie et professeure de piano. Aînée d'une sororie de sept, Paulette s'installe à Clamart (Hauts-de-Seine) avec sa sœur Jane en 1920. Elle y découvre le Paris où évoluent Joséphine Baker et James Baldwin, en miroir au mouvement américain Harlem Renaissance.

Avec sa sœur, elle devient la première femme noire inscrite à la Sorbonne, à Paris. Elle consacre son premier mémoire de fin d'études à Harriet Beecher Stowe, abolitionniste autrice de La case de l'Oncle Tom, où est dépeint la réalité de l'esclavage aux Etats-Unis. En plus de son salon et de sa revue, la musique deviendra, pour elle, un moyen de faire entendre ses convictions. S'enthousiasmant pour les "negros spirituals", et notamment pour la cantatrice Marian Anderson et pour la chanteuse et danseuse Joséphine Baker, elle fonde en 1954 la chorale "Joie de Chanter", qui valorise la culture créole et transmet plusieurs revendications à travers le chant. La chorale est aujourd'hui toujours active en Martinique. Elle meurt le 16 janvier 1985, âgée de presque 90 ans.