Bruno Deville (réalisateur) "Bouboule est une comédie dramatique pleine de poésie et de candeur"

Le réalisateur Bruno Deville nous parle de "Bouboule", en salles le 5 novembre 2014. Un conte tendre et poétique, en partie autobiographique, sur un enfant de 100 kg en quête de modèles masculins.

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L'affiche de "Bouboule" © ARP Sélection

Linternaute.com : D'où vous est venue l'idée de ce film ?

Bruno Deville : Tous les jours ou presque, dans la presse, il y a des sujets sur l'obésité infantile. Donc, il y avait le côté "sujet d'actualité" et, pendant l'écriture du film, j'ai suivi un groupe de plusieurs enfants en surpoids qui font de l'aquagym, sont suivis par des nutritionnistes, des psys, ect. Tout ça, c'était en regard de mon expérience de Bouboule parce que, moi-même, j'ai pesé 120 kg dans ma vie et, comme j'ai des problèmes de tyroïde, mon poids a été aussi bien de 120 kg que de 60 kg. A cause de ce yoyo-là, j'ai toujours eu un rapport compliqué avec mon corps. Il y a des scènes d'ailleurs dans le film qui sont assez calées sur des souvenirs, comme lorsque les deux petits malfrats touchent les seins de Bouboule et lui disent : "Tu devrais mettre un soutien-gorge." J'avais vécu ça aussi avec des élèves plus vieux qui m'avaient plaqué dans les vestiaires de foot. Ce sont des événements traumatisant et, en même temps, que je remets sur une réalité d'aujourd'hui. J'ai mélangé tout ça : mes souvenirs, des sujets d'actualité qui parlent aussi bien du racisme, de la violence, que de la sécurité... J'avais envie de plonger le spectateur pendant 1h30 dans tous ces sujets-là, vus à travers le regard de cet enfant de 12 ans, et, en même temps, avec une vraie connaissance de ce que c'est d'être un Bouboule. Je n'étais pas Bouboule, moi, j'étais Bulle, et mes amis m'appellent encore comme ça.

Pourquoi avez-vous privilégié la fiction plutôt que le documentaire ?
J'ai l'impression que ça permet de dire des choses avec une plus grande mise en perspective. C'est très documenté dans le sens autobiographique et dans le sens aussi presque documentaire, mais j'avais plus envie de me plonger dans un conte et de pouvoir parler de sujets très compliqués d'une manière douce, à travers le regard très tendre de cet enfant. La fiction permet de déréaliser le réel. Je me sentais plus envieux de parler de la différence comme Tim Burton le faisait dans  Edward aux mains d'argent ou Jaco van Dormael dans Toto le héros, parce qu'une expérience de cinéma, c'est aussi une expérience de spectacle, de ressenti, de feeling et d'émotion. J'avais besoin de passer par cette mise en abyme pour parler de ces sujets cruels, mais protégés par le regard de cet enfant. Je me trompe peut-être, mais je pense que le film n'est pas un "film sujet" et qu'on ne sent pas trop les intentions du réalisateur au premier plan. J'espère que le spectateur est dans l'humour, dans le sentiment et dans la poésie du personnage avant tout.

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David Thielemans et Swann Arlaud © ARP Sélection

Comment est arrivée l'idée de lui faire rencontrer un maître-chien ?
C'est une autre rencontre documentaire. Le vrai Patrick existe dans la vie et j'avais réalisé un court-métrage documentaire sur cet homme qui est persuadé qu'on est attaqué tout le temps, qu'on est hyper-surveillé et qu'il faut se protéger. Il a tout un chenil de chiens de sécurité. Il travaille là-dedans et, à côté, il donne des cours de chiens d'alerte à des particuliers. Donc il a ce côté un peu décalé, peut-être un peu surréaliste belge. L'histoire du film, c'est un enfant qui a des nichons, qui vit dans un monde de femmes et qui, tout à coup, va rencontrer un papa de substitution qui est ce vigile. Ce vigile, qui est gros comme un haricot, se cache aussi derrière un chien de combat. Chez les particuliers propriétaires de pitbulls ou de malinois, il y a aussi des gens qui, parce qu'ils sont un peu en manque de virilité ou de force, se cachent derrière un gros chien. Ils peuvent leur crier dessus, être dominants. Dans cette société où on a souvent des frustrations, ça permet d'être chef, en tout cas vis-à-vis d'un animal. Ce monde du dressage, des concours, que j'avais approché dans ce documentaire, est assez fascinant et peu vu en fiction. J'avais envie de mêler tout ça. En tout cas, l'antagonisme du héros, de Bouboule, avec cette espèce de figure de virilité qu'est un maître-chien, je me suis dit que ce serait super.

Le film tient beaucoup à la performance du jeune David Thielemans. Comment l'avez-vous trouvé ?
J'étais parti sur beaucoup de pistes d'associations, de médecins, d'hôpitaux, pour trouver des enfants en surpoids. On a vu pas mal de candidats en Suisse, en Belgique et en France et c'était dingue parce que ce n'était pas du tout un casting comme on en a l'habitude. J'étais face à des enfants complètement cassés par la vie, qui généralement se font taper dessus au fond de la classe et qui portent leurs kilos en trop. Moi, je leur disais : "Tu m'intéresses parce que tu es comme ça." Du coup, je mettais la lumière sur leur problème. En revanche, le jour où ils se retrouvaient devant la caméra, alors que je faisais les castings seul à seul avec eux justement pour les mettre à l'aise, j'en avais qui commençaient à saigner du nez, qui tournaient de l'œil, qui bégayaient... Ils disaient : "A la maison, j'y arrive, mais là je n'y arrive plus." C'était super touchant, mais le temps passait, je voyais plein d'enfants sans être convaincu de trouver LE Bouboule. Un jour, je mangeais avec un collègue dans un bistrot à Bruxelles. De l'autre côté de la rue, il y avait des enfants qui rentraient de l'école. David était au milieu de tous ses copains. Ils étaient à moitié en train de se battre et il était hyper énergique. Et puis, c'est un physique atypique : il a la peau très blanche, c'est comme un gros bébé roux. J'ai traversé la rue et je lui ai dit cash : "Voilà, je suis en train de faire un film qui s'appelle Bouboule et je cherche un acteur comme toi. Est-ce que tu veux passer un casting ?" Il m'a regardé un peu interrogatif et il m'a dit : "C'est une caméra cachée ton truc-là ?" Dix minutes après, même pas, j'étais chez sa mère, à qui j'ai tout expliqué. Il s'avère qu'il a passé plusieurs essais et il était à chaque fois génial, dans le sens où il avait la candeur de l'enfant et, en même temps, une grande colère vis-à-vis de son poids, de son corps et de sa constellation familiale. Il avait toutes les qualités pour ce rôle-là. Petit à petit, il s'est imposé.

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La cruauté des enfants © ARP Sélection

Aviez-vous des appréhensions particulières à l'idée de tourner avec un enfant ?
On dit souvent qu'il ne faut pas tourner avec des enfants parce que c'est très compliqué. Là, il y avait non seulement David, mais aussi son entourage. Il y a sept enfants en tout avec ses soeurs, le copain africain, sa copine... Ils ont tourné Les Choristes en trois ou quatre mois, nous, on a tourné en moitié moins de temps. C'est vrai que ça prend souvent plus de temps, parce qu'on nous demande de leur faire faire des pauses, etc. Le challenge était énorme pour un premier film. En plus, il y avait les chiens. J'ai eu la chance d'avoir des producteurs qui croyaient au projet et qui m'ont soutenu du début à la fin. J'avais aussi deux coachs et un éducateur spécialisé qui s'occupait d'eux le soir. Du coup, ils étaient très encadrés. Les coachs ont travaillé beaucoup sur la répétition du texte, mais également sur l'explication. Le désamorçage aussi, parce que, quand on tourne toute une après-midi une scène où il doit se faire taper dessus, c'est important qu'il y ait quelqu'un d'autre que moi. Et c'est vrai que la qualité du film, si il y en a une, c'est David parce qu'il est vrai de A à Z.  

Et des appréhensions à l'idée de filmer en gros plan et au ralenti ce que les gens préfèrent généralement cacher, comme leurs bourrelets ?
Ça a été l'objet d'une longue discussion avec le producteur. Le film est sur l'estime de soi, comment on s'accepte, donc c'était important. Je voulais vraiment que les gens soient plongés pendant 1h30 dans ce corps-là. Il fallait qu'on le voit, pas pour faire du voyeurisme - d'ailleurs, je ne crois pas que le film soit voyeuriste -, ou pour montrer le côté un peu "Elephant Man" ou monstrueux que ça peut avoir. Au contraire, pour dire : "Voilà, c'est comme ça d'être gros et c'est comme ça de porter un corps d'éléphanteau. C'est comme ça d'avoir des seins et je vous les montre en gros plan." Nos corps s'abîment et on passe une vie à les accepter. C'était dans une démarche très simple pour moi et j'ai l'impression qu'en plus il est plutôt beau, même s'il a un côté très sumo, bouddha. C'est vrai que devant les premières images, il y a beaucoup de gens qui ont un mouvement de recul, mais parce qu'on n'est pas habitué. Maintenant, je trouve que le cinéma, c'est aussi fait pour ça, aller se confronter à autre chose. Sinon on fait toujours les mêmes films.

Le film se conclut sur une chanson de -M- (voir le clip vidéo). A-t-il été facile à convaincre ?
Je lui ai envoyé 15 minutes de rush en début de montage. C'est son manager qui m'a rappelé en me disant que Matthieu [Chedid, ndlr] aimerait me rencontrer. Il avait un jour de congé pendant sa dernière tournée et on a bu des thés ensemble pendant toute une après-midi. Je lui ai raconté le projet et il m'a dit : "C'est super beau ce que tu me racontes et, moi, j'ai un rapport à ce sujet-là qui est très intime. Je serais prêt à me lancer dans l'aventure. Je vais essayer."  Donc je suis reparti en me disant qu'humainement c'était super d'avoir rencontré Matthieu, mais sans savoir s'il allait vraiment le faire. Il m'a rappelé trois semaines après en me disant : "J'ai écrit une chanson, c'est la chanson de Bouboule. Écoute-la. Dis-moi ce que tu en penses. Si tu ne l'aimes pas, on ne la met pas." C'était cette chanson-là, presque telle quelle. Il l'a composée, il a joué tous les instruments. Je lui ai dit : "Attends, c'est une chance géniale. Tu peux t'arrêter-là. Je veux l'utiliser." Et il m'a répondu : "Non, non, j'ai envie de faire toute la bande son. Ce projet, je l'adore." Entre-temps, je lui avais montré tout le montage et ça n'a pas toujours été simple d'accorder nos agendas respectifs, mais c'était humainement et artistiquement un cadeau, dans tous les sens du terme. C'est une collaboration et une amitié génialissime, surtout que c'était mon gros fantasme dès le scénario. Je trouve qu'il a un côté pop et rock, et en même temps, sa voix haut perchée, ça donnait quelque chose d'enfantin. Je voyais tellement du -M- là-dessus !

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Julie Ferrier et David Thielemans © ARP Sélection

Le film explique en partie l'obésité de Kevin par la relation fusionnelle qu'il entretient avec sa mère, mais évite toutes explications médicales. C'était une volonté de votre part ?
Oui, parce que les enfants que j'ai rencontrés, qui sont en thérapie, n'ont pas de maladies liées à ça. Ils ne sont pas diabétiques, boulimiques ou quoi que ce soit. En fait, c'étaient souvent des cas psychologiques, des enfants qui souffraient du divorce de leurs parents, qui étaient un peu à la traîne à l'école ou rejetés. C'est une façon de compenser. Ils se jettent sur la nourriture pour se remplir et remplir leur manque affectif, ou même se créer des boucliers par la graisse. Il y a certainement des raisons médicales, biologiques, qui prédestineraient à être gros certains plus que d'autres, mais je ne trouvais pas ça intéressant, ni dans le sujet. Pour moi, l'obésité est le talon d'Achille du personnage et le sujet, c'est plutôt comment on devient un homme alors qu'on porte ce poids-là. Comment on peut se construire en tant que mâle dans la vie, alors qu'on n'a pas de papa qui s'occupe de nous. Pour moi, au début, c'est un enfant qu'on ne regarde pas pour ce qu'il est, contrairement à la fin du film.

Le film traite d'un sujet sérieux, tout en se révélant drôle et touchant. Et vous comment le qualifierez-vous ?
C'est une comédie dramatique pleine de poésie et de candeur. C'est un monde cruel et dur, vu à travers les yeux d'un enfant de 12 ans, qui nous offre un regard sur la véracité d'une cruauté qu'on peut vivre dans ces moments-là, parce que les enfants sont souvent cruels les uns vis-à-vis des autres. C'est marrant parce que j'ai discuté avec une spectatrice qui me disait justement que c'était trop cruel. Cet enfant est, en effet, quelqu'un qui est esseulé, mais il faut arrêter de ne pas vouloir regarder notre monde dans les yeux. Regardons-le en face et trouvons des solutions ensemble, au lieu de dire que c'est juste horrible. Elle m'a répondu : "Ah oui, c'est vrai, vous avez peut-être raison." Moi, j'ai souffert de ça, David souffre de ça. Ensemble, main dans la main, on fait ce film et on vous offre une vision de son monde, du monde qu'on voit aujourd'hui.

Qu'est-ce que vous aimeriez que le public retienne du film ?
Que d'être différent, c'est bien. Évidemment, je ne dis pas qu'être gros c'est bien, parce que médicalement c'est un vrai problème, mais chaque cas est particulier et ces enfants ne demandent qu'à être écoutés. Nos enfants demandent à être accompagnés. On est dans une société de plus en plus individualiste, il n'y a plus tellement de références auxquelles s'accrocher, donc j'aimerais que les gens retiennent un beau moment d'émotion, avec un enfant différent. Qu'ils se disent qu'on passe beaucoup trop de temps à essayer de s'accepter et pas assez à s'estimer et à aimer la vie. Et je parle pour moi le premier ! 

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