Pierre-Paul Feyte (Photographe) "Je vois le ciel dans tout, partout !"

Chasseur d'orage, amoureux de nature et d'astronomie, Pierre-Paul Feyte collectionne les passions et les photographies du ciel.

L'Internaute Magazine : Qui êtes-vous, d'où venez-vous ?

Pierre-Paul Feyte : J'ai quarante-deux ans et je vis depuis 2001 dans le Gers, où je travaille comme guide touristique dans un château. Il faut croire que je me plais beaucoup en Gascogne, car je n'avais pas coutume de rester aussi longtemps dans la même région. En dehors des rivages du Bassin d'Arcachon que j'ai fréquentés durant plus d'une dizaine d'années, j'ai plutôt eu la bougeotte : je totalise dix-sept déménagements ! Les enfants de militaires savent ce que c'est ... J'ai ainsi connu l'Allemagne, où je suis né et ai passé mes premières années, puis le Berry, le Var, la Loire-Atlantique, Arcachon, Bordeaux, Montpellier, Marseille, Paris, et j'en passe !

L'Internaute Magazine : Quelle a été votre formation  ?


Pierre-Paul Feyte : J'ai un bac C, mais j'ai eu beau poursuivre des études scientifiques, je n'ai pas réussi à les rattraper ! Après le fiasco de la fac, j'ai quand même réussi à obtenir brillamment un D.U. d'astronomie-astrophysique via le C.N.E.D. au cours d'une année faste où j'apprenais simultanément l'ébénisterie et organisait un voyage au Maroc pour y observer une éclipse annulaire. J'ai aussi eu l'occasion de travailler longtemps comme animateur en astronomie, mais aussi comme guide touristique dans les grottes de la Clamouse...

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Paysage gascon. © Pierre-Paul Feyte

L'Internaute Magazine : Et la photographie ?

Pierre-Paul Feyte : Je me considère autodidacte et éternel étudiant, et ma curiosité et mon envie d'apprendre et de transmettre ne sont pas près de s'éteindre ! C'est au cours des dix dernières années que la photographie a pris une grande importance, avec ma collaboration avec l'agence Bios en 2004, puis les premières expositions à partir de 2006. En septembre 2007, c'est Denis Betsch, qui dirige les éditions Les Petites Vagues, qui en découvrant mon site me propose de faire un livre ! J'ai bondi et lui ai immédiatement proposé le titre "Ciel Sauvage" et le synopsis de l'ouvrage, mais il fallut ensuite presque quatre années pour le mener à terme. Aujourd'hui, je serais particulièrement heureux de recevoir des propositions de travail photographique ou éditorial.



L'Internaute Magazine : D'où vient votre passion pour la photographie nature ?

Pierre-Paul Feyte : De la contemplation de la nature, pardi ! Il y eu un moment déterminant, lorsqu'à l'âge de sept ans j'ai vécu avec mes parents entre pinèdes et rocailles, non loin de Lorgues dans le Var. Ce fut une période privilégiée et déterminante, où je crapahutais à loisir dans la garrigue. Nous nous rendions fréquemment du coté des Gorges du Verdon, et j'en gardais une affection particulière pour les paysages calcaires. 



L'Internaute Magazine : Et votre attrait pour le ciel ?

Pierre-Paul Feyte : Je me souviens à quel point la beauté du ciel nocturne, encore relativement préservé de la pollution lumineuse en ces temps-là, m'impressionnait et suscitait d'innombrables questions. Le jour, ce sont les nuages qui m'intriguaient particulièrement, la question de leurs dimensions, de leur rapport au paysage, et de ce à quoi ressemblerait le monde si je pouvais me jucher sur un cumulus. Je me suis ainsi naturellement trouvé attiré par le vol libre, et j'ai pratiqué le parapente, à un modeste niveau, pendant quelques années.

L'Internaute Magazine : Quand vous êtes-vous mis à photographier le ciel ?


Pierre-Paul Feyte : La photographie est entrée en scène plus tard, à l'âge de dix ans, avec comme premier sujet le monde ferroviaire, une autre passion qui a marqué mon enfance. A quatorze ans, la découverte du croissant de Vénus au travers du télescope d'un ami allait me précipiter dans une inextinguible passion pour l'astronomie, qui allait déterminer de nombreux choix par la suite.

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La lune et le chêne. © Pierre-Paul Feyte

Mais les années m'ont éloigné des aspects les plus techniques de l'astrophotographie, au profit d'un rapport favorisant l'expérience la plus naturelle et la plus directe que l'on puisse avoir avec le ciel étoilé. Ce que je tente de restituer au travers de mes photographies, c'est à quel point le ciel constitue une part importante du paysage, qu'il s'agisse de la voûte nocturne ou d'un après-midi de printemps orné de cumulus débonnaires. A ce propos je me sens proche de mon camarade Laurent Laveder, en tentant de montrer la proximité du spectacle céleste. 

Et à ce titre je déplore l'accroissement constant de la pollution lumineuse. Cela fait belle lurette que la Voie Lactée a été proscrite des villes, mais voici qu'il devient difficile de trouver, même loin des agglomérations, des sites qui seraient encore relativement préservés. Où que l'on se trouve maintenant en Europe, l'horizon paraissant sur les photos nocturnes est paré d'une bande jaunâtre trahissant cette marée lumineuse. Une nuisance qui n'affecte pas que les amateurs d'étoiles ou les poètes, mais aussi la faune nocturne, une nuisance paradoxale alors qu'il est plus que jamais question de préserver l'énergie !

L'Internaute Magazine : A part le ciel, quel est votre sujet préféré ?
 

"1 m² de prairie est déjà tout un monde !"

Pierre-Paul Feyte : Je vois le ciel dans tout, partout ! Il m'est difficile de compartimenter les choses : si je me livre aux joies de la photographie de paysage, la lumière et donc le ciel jouent un rôle déterminant ! De même si je saisis une tempête sur la côte Basque. Lorsque je scrute les détails d'un flocon de neige, c'est aussi d'un petit bout de ciel dont il est question.


Mais j'avoue un tendre penchant pour la photographie des chevaux et des spectacles équestres, mais aussi pour la macrophotographie, et nocturne de préférence ! Un mètre carré de prairie est déjà tout un monde, et la nuit offre le double avantage de trouver des invertébrés plus ou moins au repos, ainsi qu'une atmosphère souvent immobile (vous voyez que l'on en revient à la météo !). 

S'y ajoute l'immense latitude créative permise par le choix de la lumière (une ou plusieurs sources, localisées ou non, effets de transparence et de contre-jour, etc.), les possibilités me semblent inépuisables. Mes projets dans ce domaine visent maintenant à réunir micro- et macrocosme, en offrant des images où fleurs et insectes se reposent sous la Voie Lactée. Je suis émerveillé par le travail du photographe japonais Masahiro Miyasaka à ce sujet.

Lightning apotheosis from Pierre-Paul Feyte on Vimeo.


L'Internaute Magazine : Est-ce que le fait d'habiter dans une région aussi "nature" a été un choix ou plutôt un hasard ?

Pierre-Paul Feyte : Ce fut un choix lié à des raisons familiales, mais aussi un choix esthétique. Après de nombreux brefs séjours en Gascogne, j'ai été conquis par la majesté avec laquelle le ciel s'y manifeste, qu'il s'agisse d'étoiles ou d'orages. La faible densité en population y limite la pollution lumineuse, et la succession de coteaux de cette "Gascogne bossue" offre nombre de points de vues privilégiés pour contempler les brouillards matinaux, les levers de lune, et l'impressionnante barrière des Pyrénées qui se dresse tout au long de l'horizon méridional. En parcourant ces nombreuses routes étroites qui serpentent sur les collines, j'ai le sentiment d'être dans un paysage complètement offert au ciel, offert aux cajoleries de ces aubes extraordinaires, offert aussi à ses colères lorsque les violents orages surgissent et engloutissent irrépressiblement la campagne. 


L'Internaute Magazine : Avez-vous déjà voyagé pour réaliser vos photographies ?

Pierre-Paul Feyte : Pas assez à mon goût ! Dans le cadre de la traque des orages, mon "territoire de prédation" se limite au grand Sud-ouest de la France, plus quelques incursions dans les Pyrénées espagnoles. C'est déjà un vaste domaine, surtout si je considère la flambée du prix du carburant ! Je limite donc beaucoup mes déplacements pour des raisons budgétaires. Les orages restent difficiles à prévoir, et je me fie maintenant à une certaine forme d'intuition qui se révèle souvent bonne conseillère. Par exemple, l'été dernier, je me suis rendu au pied de la Dune du Pyla pour y photographier, toute la nuit durant, les orages qui défilaient sur le Golfe de Gascogne. Départ à 19h, nuit blanche, retour à 9h30 du matin après quatre cents kilomètres, c'est le rythme que les passionnés s'imposent parfois, lorsque les circonstances laissent espérer la réussite d'une photo depuis longtemps convoitée. Je voudrais aussi multiplier les occasions de célébrer la beauté des Pyrénées, et enfin réussir des photos d'orages en montagne.

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Eclair. © Pierre-Paul Feyte

L'Internaute Magazine : Dans quels pays étrangers aimeriez-vous aller ?

Pierre-Paul Feyte : S'il s'agit de partir plus loin, et bien je rêve, comme nombre de mes camarades chasseurs d'orages, de parcourir les plaines du centre des Etats-Unis au cours du printemps. C'est là, au cœur de la bien nommée "tornado alley", que se produisent les orages les plus dantesques de la planète. J'éprouve aussi un attrait particulier pour l'hémisphère sud, en particulier les paysages du sud du Chili et de la Nouvelle-Zélande. L'Australie et l'Afrique du Sud, déploient aussi de superbes orages alors que nous subissons les frimas hivernaux en Europe ! Mais pour l'instant je n'ai pas encore eu le privilège de partir plus loin que les Antilles ou le Bénin ...
 

L'Internaute Magazine : Qu'est-ce que vous n'avez jamais eu l'occasion de photographier mais que vous rêveriez de prendre en photo ?

Pierre-Paul Feyte : C'est sans l'ombre d'une hésitation que je vous confie ma fascination pour les volcans. C'est un sujet aussi inépuisable que le ciel, et je rêve de pouvoir contempler une éruption d'assez près. Ce que j'y trouve de commun avec les orages (qui à mes yeux constituent des "éruptions atmosphériques"), c'est qu'ils offrent un déchaînement qui se moque des contingences humaines. Nietzsche célébrait dans les foudres et la grêle leur radicale indifférence à toute loi morale. Ce doit être mon penchant pour la philosophie tragique ...

L'Internaute Magazine : Votre formation scientifique vous aide-t-elle à mieux prendre vos photos ? Est-ce utile de savoir où et quand se produiront les orages ?

Pierre-Paul Feyte : Mon envie de photographier naît d'un désir d'observer, de comprendre et de célébrer la nature, et en ce sens il y a un heureux dialogue possible entre l'approche scientifique, son objectif de décrire les phénomènes, et le souci photographique de les illustrer le plus lisiblement possible. Ce qui n'interdit aucunement la dimension artistique, visant à rendre hommage aux infinis trésors esthétiques que nous offre le spectacle de la nature !

"Comme si les nuages devenaient plus bavards..."

Lors de mes débuts de "chasseur d'orages", avant Internet, bien maigres étaient les ressources disponibles au sujet des orages. L'abondante littérature scientifique états-uniennes concernant les supercellules, tornades et autres derechos ne courait guère les bibliothèques. Je me jetais sur tout ce que je pouvais lire à ce sujet, et l'an 2000 a vu la publication du livre culte "Traqueur d'orages" de Alex Hermant, qui regorge de données passionnantes au sujet des orages et de la foudre. Alliée à l'expérience de terrain, la lecture du ciel devint de plus en plus aisée. Comme si les nuages devenaient plus bavards, et l'atmosphère plus transparente à la raison.

Aujourd'hui, la quantité d'information disponible à un passionné est gigantesque, y compris en ce qui concerne les prévisions. Nous sommes nombreux à guetter fébrilement les dernières actualisations des modèles numériques lorsque approche une dégradation potentiellement orageuse. Mais il y a un grand nombre de paramètres jouant un rôle déterminant dans la formation des orages, et ces derniers constituent les plus irréductibles défis quand il s'agit d'établir une prévision très précise. Dans le contexte de l'arrivée d'une franche perturbation, la marche du front le long duquel se dresseront les orages peut être prévue avec une grande fiabilité. Il en est de même au sujet de la récurrence des orages orographiques, qui se forment sur les massifs lors des jours chauds.

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Panorama d'orage. © Pierre-Paul Feyte


Mais dans d'autres cas, notamment dans la configuration de "marais barométrique" favorable au développement d'orages de chaleur sporadiques, la situation peut être un vrai casse-tête pour le prévisionniste. Et prévoir si l'on entendra le tonnerre est une chose, mais il y a différents types d'orages, déterminés entre autres par l'énergie disponible dans l'atmosphère, l'humidité relative, les différentes directions et intensités du vent en fonction de l'altitude ... En bref, les surprises sont légions !

"Je suis de la vieille école, celle de l'expérience de terrain"

Il est donc bien difficile d'avoir des certitudes quant au lieu et au moment où se produira le déchaînement convoité. De nos jours, de nombreux amateurs accèdent aux images radar, qui leur permettent de bien anticiper le déplacement des foyers orageux et de les intercepter. Dans mon cas, je suis de la vieille école, et c'est l'expérience de terrain que je privilégie en consacrant plus d'attention à l'observation du ciel qu'à celle des modèles de prévision. Mes premières poursuites orageuses dédiées à la photographie remontent à 1990, mais dès le début j'ai eu le sentiment de bénéficier d'intuitions bienvenues...

L'Internaute Magazine : Comment fait-on pour réussir une photo d'orage ?

Pierre-Paul Feyte : Considérons d'abord la photographie des éclairs, qui peut donner des résultats spectaculaires et gratifiants. Dans le cas des éclairs nocturnes, la technique est simple, et même un antique boîtier argentique peut parfaitement faire l'affaire, puisqu'il suffit de garder l'obturateur ouvert (pose B) jusqu'à ce que se produise le coup de foudre convoité. L'observation du rythme avec lequel se manifeste l'activité électrique permet d'anticiper quelque peu l'irruption du prochain coup de foudre et d'éviter des poses trop longues. Il convient bien sûr de disposer d'un trépied stable (il y a souvent du vent), ainsi que d'un dispositif permettant de fixer l'appareil photo dans la voiture, cette dernière constituant la solution de repli lorsque arrive la pluie. La carrosserie métallique du véhicule, que ses pneus isolent du sol, constitue une cage de Faraday offrant une relative sécurité en ce qui concerne le foudroiement direct ou indirect.

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Orage de nuit. © Pierre-Paul Feyte



L'Internaute Magazine : Et de jour ?

Pierre-Paul Feyte : De jour, c'est une autre paire de manche, car la brièveté de l'éclair est un défi pour les réflexes du photographe. Les échecs sont nombreux, mais la généralisation de la photographie numérique a changé la donne en permettant de multiplier les prises de vue sans se ruiner en pellicule ! Il existe aussi maintenant des accessoires permettant un déclenchement instantané lorsque se produit l'éclair. Et en ce qui concerne la photographie du ciel et des nuages, il peut être judicieux d'employer un filtre polarisant, qui peu renforcer de façon spectaculaire le contraste en obscurcissant le bleu du ciel. Il convient aussi, dans de nombreux cas, de procéder à une surexposition (parfois jusqu'à + 2 ev) pour compenser la sous-exposition induite par la grande réflectivité des nuages blancs.

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   © Pierre-Paul Feyte

Mais le plus important à mes yeux, outre le fait de savoir se trouver au bon endroit au bon moment, c'est de privilégier le choix d'un avant-plan intéressant et de soigner la composition de l'image. Cela demande donc les mêmes ressources que la photographie de paysage, c'est-à-dire de bénéficier de la meilleure connaissance possible des sites, des points de vue offert par la région. Dans la précipitation caractéristique de ces rendez-vous impromptus avec les tourmentes orageuses, cette "base de donnée" personnelle joue un rôle crucial en permettant de faire rapidement le bon choix. Comme je suis loin de connaître le sud-ouest par cœur, j'ai avec moi une armada de cartes au 1/100 000ème.


Je voudrais aussi insister sur les dangers inhérents à cette activité de "chasseur d'orage". Il y a ceux propres à l'orage, avec les risques de foudroiement (contre lequel la voiture ne constitue qu'une protection imparfaite), de chute d'arbre, d'inondation liée aux crues-éclair, sans parler des grêlons monstres que peut produire une supercellule. Mais ce sont les dangers liés à la route qui, à mon avis, sont encore plus redoutables : excitation excessive, distraction, sous-estimation de la gêne que l'on peut occasionner aux autres usagers, éblouissement dû aux éclairs, chaussée transformée en patinoire par un mélange de grêle et de boue, fatigue excessive sur le chemin du retour... Il m'est souvent arrivé de renoncer à poursuivre un orage pour ces raisons et de préférer contempler l'éloignement de la bête depuis un joli point de vue trouvé en chemin.


L'Internaute Magazine : Vous vous sentez plutôt scientifique, artiste ou simple amoureux de la nature ?

Pierre-Paul Feyte : Peut-être un artiste qui utilise un peu de science pour célébrer son amour de la nature ! Ma façon d'être se rapproche plus de celle d'un inspiré fantasque que d'un scientifique méticuleux... Mais ne trouvez-vous pas quelque ressemblance, dans l'imagerie populaire, entre le "savant fou" et l'artiste tempêtant dans son atelier ? Ils ont en commun ce désir de percer le réel, de soulever le voile d'Isis. Amoureux de la nature en tout cas, oui. Comment pourrait-il en être autrement face à un tel déploiement de beauté ?

 Voir les photos sur sa galerie Flickr 

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Ciel Sauvage © Pierre-Paul Feyte

Retrouvez ses plus belles photos de ciel dans le livre

"Ciel Sauvage"

Textes et photos de Pierre-Paul Feyte

Editions Les Petites Vagues

191 pages

30 € (prix conseillé)

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