Les morts du match de football de Port-Saïd ne doivent pas être tombés en vain

Ce 1er février 2012 est entré dans les annales du sport et du football en particulier. Au moins 74 personnes ont trouvé la mort et un millier d'autres ont été blessées lors de violences en marge d'un match à Port-Saïd en Égypte. Pourquoi ce sport semble-t-il être le lieu privilégié de telles éruptions ?

Sans doute parce qu’il a la capacité de rassembler dans un même espace temps et en un même lieu, des milliers de personnes. De plus, outre ses valeurs, la popularité du football s’explique par le fait que ce sport « exprime le caractère incertain des destinées humaines. Il vaut pour sa capacité à exprimer cet équilibre délicat entre les principes d’égalité et de justice »[1]. De là découle son fort potentiel à générer un procès d’identification. A ce titre, Christian Bromberger, ethnologue français et membre du comité scientifique de Sport et Citoyenneté, souligne que les spectateurs s’identifient à un club, à une ville, à une région, à un pays, à travers le style de jeu de l’équipe qu’ils supportent. « Le style est alors perçu comme le miroir d’une identité collective ", et l’on peut parler d’une « guerre des styles » lors des confrontations entre différentes équipes… voire, comme ce fut le cas mercredi soir, de guerre stricto sensu. A tire d'exemple malheureux, rappelons-nous que le conflit yougoslave a commencé par des affrontements à la fin d'un match de football, véritable prétexte à l'organisation de combats en ligne.
Le sport est un phénomène de société si important que son instrumentalisation en est dangereuse. Il constitue un miroir de nos sociétés, d’autant plus utile mais aussi cruel, qu’il est un miroir grossissant. Si l’on n'y prête garde, le rassemblement de foules non contrôlées voire excitées à des fins partisanes peut conduire à des drames comme celui qui s’est déroulé
à Port-Saïd. Ce qui choque c’est non seulement l’ampleur de la catastrophe mais également la politisation de l’évènement sportif, le résultat du match étant anecdotique (3-1 pour l'équipe locale d'Al-Masry contre le club d'Al-Ahli). La catastrophe aurait sans doute pu être évitée. Nombreux sont ceux qui pointent du doigt l'incapacité des forces de sécurité à maintenir l’ordre. Mais, un an après le printemps arabe et le renversement du régime de Moubarak, la situation n’est pas aussi claire qu’il n’y parait et il pourrait bien s’agir d’un règlement de compte orchestré par les forces de l’ordre à l’encontre des Ultras d'Al-Ahli, qui avaient pris part aux confrontations au plus fort des journées révolutionnaires.

Les témoins rapportent que la plupart des victimes ont été piétinées dans les bousculades provoquées par la panique ou ont chuté des gradins, ce qui n’est pas sans rappeler de trop nombreux drames qui ont émaillé le monde du football aux quatre coins de la planète (voir la chronologie parue sur lemonde.fr). Une fois n’est pas coutume, le football a de nouveau été utilisé comme excuse à une violence de toute évidence préméditée. Pendant l'incident, les émeutiers auraient jeté des feux d'artifice, des bouteilles et des pierres.

Le sport et le football en particulier devrait être un lieu de rencontres et de fraternité, d’expression d’une identité, de théâtralisation de rapports de forces, de divertissements. Rien ne justifie que les stades permettent l’expression de la violence gratuite et barbare, qu’ils deviennent une arène où l’on marque des points politiques en ôtant la vie à des individus. Les actes qui se sont déroulés mercredi sont indignes du sport et appartiennent à la catégorie des actes de guerre. Ces actions ne sont pas neutres, puisqu’elles trouvent toujours un écho de visibilité parmi les spectateurs présents mais aussi et principalement, dans les médias.
Nous approuvons l’appel lancé par Henry Winter, correspondant football pour The Telegraph, pour qui la FIFA devrait s’emparer de la question et ne pas laisser l’instruction entre les seules mains des autorités locales. L’instance faitière du football mondial se doit d’assurer que cet évènement tragique ne soit pas, plus utilisé à des fins politiques, ceci étant d’autant plus nécessaire compte tenu des tensions politiques extrêmes qui secouent l'Égypte. A terme, ne pourrait-on imaginer mettre en place une task force rassemblant l’ensemble des fédérations et des autorités afin de mieux encore bâtir une stratégie de lutte contre les violences dans les stades ?
Néanmoins,
parce que la question de la violence dans les stades est un phénomène de société qui touche l’ensemble des continents sans exception, seule une réponse globale est envisageable. Familles, éducateurs, clubs (professionnels et amateurs), société civile, fédérations, État et instances supranationales, doivent se mobiliser pour lutter contre ce phénomène. En effet, si le respect de l'ordre public est sans conteste une solution, la prévention, l’éveil à la citoyenneté et l'éducation sont des actions complémentaires indispensables à mener par tous les acteurs concernés.
C’est parce que nous aimons ce sport et le sport en général, parce que nous croyons en sa spécificité que nous pensons que les enceintes sportives peuvent et doivent être pensées comme des lieux de divertissement et non d’abrutissement, d’éducation et non d’aliénation… en somme, faire du sport plus qu’un miroir grossissant, un miroir actif au service de nos sociétés.

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[1] Patrick Mignon, La passion du football, Paris, éditions Odile Jacob, 1998

Par Vincent Chaudel, Vice-président et Carole Ponchon, Chef de projets européens, du Think tank Sport et Citoyenneté.