Laurence Chirac : la fille malade de Jacques Chirac, son "drame" secret

Laurence Chirac : la fille malade de Jacques Chirac, son "drame" secret LAURENCE CHIRAC - Jacques Chirac a été inhumé lundi au cimetière du Montparnasse, aux côtés de sa fille Laurence Chirac. L'aînée du chef de l'État, morte en 2016, aura été le "drame de sa vie"... Retour sur cette tragédie longtemps tenue secrète.

Tant de choses auront été écrites sur Jacques Chirac, décédé ce jeudi 26 septembre 2019, à l'âge de 86 ans. Tant aura été dit sur la manière dont il a marqué ces 40 dernières années, sur sa personnalité, sur sa vie privée aussi. L'animal politique a mené de rudes combats durant sa longue carrière, a affronté des situations délicates, de nombreux adversaires, et fait face à l'impopularité durant tous ses mandats. Mais, comme il le confiera au crépuscule de sa vie politique, ce sont les blessures personnelles qui seront restées les plus profondes. Le long calvaire et la mort de sa fille Laurence Chirac, en avril 2016, est de ces blessures qui ont considérablement affaibli l'ancien chef de l'Etat à la fin de sa vie. C'est à ses côtés que Jacques Chirac a été inhumé le 30 septembre dernier, au cimetière du Montparnasse, à Paris.

En perdant Laurence à 58 ans, sa fille aînée, Jacques Chirac a perdu celle qu'il a protégée, celle aussi pour qui il nourrira toute sa vie le regret d'avoir été trop absent. Laurence Chirac souffrait d'anorexie mentale, maladie qu'elle avait développée lorsqu'elle était encore adolescente. "Il n'y a aucune raison de le nier, cela a été le drame de ma vie. J'ai une fille qui a été intelligente, jolie, et qui à 15 ans, a été prise d'anorexie mentale [...]. Peut-être aurais-je dû faire plus, psychologiquement parlant", avait soufflé l'ancien président à Pierre Péan, en 2007. En se confiant au journaliste pour son livre "L'Inconnu de l'Elysée", Jacques Chirac acceptait alors pour la première fois ou presque de parler de cette fille aînée, cette femme restée très longtemps dans l'ombre d'un clan entièrement consacré à la carrière politique du patriarche.

D'aucuns souligneront en effet l'absence du père, tout occupé à sa carrière politique, mais aussi le rejet de cette fille malade, qu'il faut absolument écarter de la lumière pour ne pas faire d'ombre au futur président. Mais la thèse du documentaire "Le clan Chirac : une famille au cœur du pouvoir", diffusé sur France 2 le 26 février 2013, est tout autre. Selon le réalisateur Pierre Hurel, si Laurence Chirac a vécu cachée pendant près de trente ans, c'est avant tout pour la mettre à l'abri des médias et de leur violence. Une gageure qui serait sans doute impossible aujourd'hui.

Laurence Chirac, dans l'ombre du clan Chirac

Aujourd'hui encore, on en sait finalement peu sur Laurence Chirac. Laurence était la fille de l'ombre, beaucoup moins connue que sa soeur cadette, Claude Chirac, qui a toujours été bien plus exposée dans les médias et qui travaillait avec son père jusqu'à s'occuper de la communication de l'Elysée. Née le 4 mars 1958, l’aînée des Chirac se serait très vite révélée vive et intelligente et aurait entamé des études brillantes à l'adolescence. 

Laurence Chirac suivra des études de médecine dans sa jeunesse. Malgré sa maladie déjà bien présente, elle rendra sa thèse en 1986. Elle exercera même sa profession de médecin pendant quelques années, via "des stages dans divers services hospitaliers", avant d'être rattrapée par ses démons et d'échouer lors de son internat.

Car Laurence Chirac était très malade depuis les années 1970. Alors que son père devenait tour à tour Premier ministre ou chef charismatique de l'opposition, elle a développé des troubles alimentaires à la suite d'une méningite contractée à 15 ans. "Anorexie mentale" diagnostiqueront les médecins. Dès lors, Laurence Chirac disparaîtra peu à peu des écrans radars.

Sa maladie la poussera à commettre plusieurs tentatives de suicide, dont une aura été rendue publique en 1990, lorsqu'elle se jettera du quatrième étage d'un immeuble, alors que ses Jacques et Bernadette étaient en vacances en Thaïlande. Un geste désespéré qui la laissera "durablement handicapée" écrit Le Monde. Toute sa vie Laurence Chirac devra être suivie médicalement. "On plaçait régulièrement Laurence en clinique quand elle devenait trop maigre" confiait Bernadette Chirac au Parisien il y a quelques années.

Une épreuve pour un Chirac déjà affaibli

Laurence Chirac est morte le 14 avril 2016, des suites d'une attaque cardiaque. La fille de Jacques et Bernadette Chirac avait été hospitalisée quelques jours plus tôt, à la suite d'un malaise qui avait conduit les médecins à l'intégrer dans une unité de soins intensifs de l'hôpital Necker. Dans un article du Monde publié le 27 septembre 2019, Béatrice Gurrey, une des biographes de Jacques Chirac, écrit que Laurence Chirac a fait "une fausse route alimentaire" avant de s'étouffer et sombrer dans le coma. Les équipes médicales étaient alors parvenues à faire battre le cœur de la fille aînée du couple Chirac, qui s'était un temps arrêté, mais n'avaient pas réussi à la faire revenir...

L'ancien chef de l'Etat n'a été mis au courant du décès de sa fille qu'au bout de quelques heures. Ses proches avaient préféré lui faire part de la disparition de Laurence en douceur, pour le ménager, alors que son état de santé était déjà très fragile à l'époque. L'homme, que l'on savait affaibli, avait une tendresse toute particulière pour sa fille aînée. C'est sans doute en pensant à Laurence qu'il avait fait voter par sa majorité, lors de son second mandat de président, la création d'une prestation compensatoire au handicap.

Des photos très rares de Laurence Chirac

Les photos de Laurence Chirac sont aussi rares que ses apparitions. La majorité des clichés ont été captés à Sarran, dans le fief des Chirac en Corrèze, dans les années 1970 et 1980. D'autres photos, plus rares encore, ont été déterrées par le documentariste Pierre Hurel pour son documentaire sur France télévisions en 2013. En novembre 2012, Paris Match réussira également à assister aux 80 ans de Jacques Chirac. Pour la première fois depuis trente ans, le visage de Laurence Chirac réapparaîtra dans la presse. Dans Match, c'est une quinquagénaire souriante, mais un peu nerveuse, fébrile et visiblement abîmée, que vont découvrir les lecteurs. Laurence Chirac s'affiche alors avec une veste en jean sur des épaules voûtées, une frange bouclée masquant en permanence les yeux, ses cigarettes jamais très loin.

Laurence Chirac
Jacques Chirac et sa fille aînée Laurence Chirac le 26 avril 1981 © GEORGES BENDRIHEM / AFP
Laurence Chirac
Laurence Chirac dans les années 1980. © GEORGES BENDRIHEM / AFP
Laurence Chirac
Laurence Chirac dans les années 1980 à Sarran. © GEORGES BENDRIHEM / AFP
Jacques, Bernadette et Laurence Chirac, en novembre 1976. © AFP

Laurence Chirac : ciment familial

Dans l'intimité, Laurence Chirac aurait été le ciment d'une famille soumise à de multiples tensions : celles par exemple de Jacques avec Bernadette Chirac, cette femme de caractère obligée de s'effacer devant l'aura politique de son époux, mais aussi d'accepter les sous entendus et parfois les articles sur ses relations extraconjugales supposées. L'épouse de l'ancien maire de Paris évoquait dans Match, en 2012, les crispations qui se manifestaient parfois : "Pendant ces années d'anorexie, à l'Hôtel de Ville, les rapports entre Laurence, son père et l'entourage en général étaient un peu tendus. [...] C'était très compliqué, car si l'on ­parlait de la maladie cela cristallisait trop l'attention sur elle, l'exaspérait et créait souvent des blocages supplémentaires". 

Dans ce contexte, Laurence Chirac aura été "une douleur permanente pour les trois autres membres du clan, un poignard dans le cœur des Chirac", selon un membre de la famille, mais aussi un "lien qui en fait un clan serré comme le poing". Voilà le véritable propos de Pierre Hurel, dans son document de 2013 bourré d'images d'archives. Parmi elles, une vidéo dévoilant une Laurence Chirac pimpante en 1974 en train d'évoquer son père. Une autre la montre de dos en 1995 lors de l'investiture de Jacques Chirac à l'Elysée. Fragile, entourée de deux infirmières, elle sera la seule qui aura droit à un baiser du nouveau président...

Bernadette Chirac : "Une mère se sent toujours coupable"

La maladie de Laurence Chirac a toujours été une blessure pour Jacques Chirac, mais aussi pour Bernadette. En 2004, l'épouse de l'ancien chef de l'Etat s'était engagée, avec Patrick Poivre d'Arvor, pour créer la Maison de Solenn, une association qui aident les adolescents souffrant de troubles du comportement alimentaire, de dépressions nerveuses et d'états suicidaires. Bernadette Chirac s'en expliquera au Parisien en ces termes :  "La maladie de ma fille m'a fait beaucoup réfléchir, et je me suis dit qu'il fallait réaliser quelque chose en France qui soit novateur et réservé aux adolescents en souffrance". "PPDA", qui est lui-même le père d'une fille anorexique, a d'ailleurs tenu à rendre hommage à la fille aînée des Chirac après sa mort : C'était quelqu'un qui souhaitait faire le bien autour d'elle, mais hantée par cette maladie qui l'avait beaucoup immobilisée", a-t-il réagi sur RTL à l'époque.

Bernadette Chirac expliquait à Paris Match, en décembre 2014, à l'occasion des 10 ans de l'association, que ce "combat", elle le menait, d'une certaine manière, pour Laurence : "Il est certain que si ma fille aînée n'avait pas été frappée par cette terrible maladie qu'est l'anorexie mentale, je ne me serais jamais aperçue des complications pour trouver ce genre d'établissement. J'ai donc découvert qu'il n'y avait rien. J'ai pensé non seulement à Laurence mais aussi à tous les parents ­désorientés par la maladie. D'où mon combat et ma détermination". Lors de l'inauguration de la Maison de Solenn, Bernadette Chirac avait émue son auditoire avec son discours : "Une mère qui a échoué avec un enfant, qui n'est pas arrivée à le remettre en bonne santé, se sent toujours coupable".

EN VIDEO - Dans une interview à Paris Match en 2014, Bernadette Chirac avait déclaré que Laurence "s'en était sortie", mais que la maladie avait "laissé des traces".

Claude Chirac aussi avait pour sa soeur une forte tendresse, mais était lucide sur sa propre culpabilité à son égard. Lucide également sur la manière dont l'équilibre familial était perturbé par la maladie de Laurence Chirac, qui aurait nécessité, sans doute, davantage d'attention. Claude Chirac a sans doute souffert de cette situation, comme elle le confiait elle-même à Béatrice Gurrey, auteure de "Les Chirac" (Robert Laffont) : "C'est vraiment difficile pour moi d'être celle qui n'était pas malade".