"Prénommer son fils Philippe n'était pas innocent" : De Gaulle était plus proche de Pétain qu'on ne le pensait

"Prénommer son fils Philippe n'était pas innocent" : De Gaulle était plus proche de Pétain qu'on ne le pensait Charles de Gaulle et Philippe Pétain sont deux personnages majeurs de l'histoire de France. Tout semble les opposer, pourtant il n'en a pas toujours été ainsi.

Charles de Gaulle et Philippe Pétain, deux figures de France au destin bien différent. L'un aura contribué à sauver la Nation, l'autre restera comme l'homme de la trahison et de la collaboration. Pourtant, entre les deux hommes, tout avait bien commencé. Charles de Gaulle a été sous les ordres de Pétain. En 1909, il intègre Saint-Cyr et après son diplôme en 1912, il rejoint le 33ème régiment d'infanterie à Arras et se retrouve sous les ordres du colonel Pétain. "C'est étonnant, Pétain a été le chef de De Gaulle avant la Première Guerre mondiale et ils se retrouvent en 1916 à Verdun", explique l'historien Jean-Yves Le Naour, scénariste des BD Charles de Gaulle édité chez Grand Angle, qui les montrent lors de la bataille dès les premières pages. 

Les deux hommes restent proches dans l'après-guerre. Philippe Pétain suit la carrière du jeune Charles De Gaulle et le pousse à donner des conférences. D'ailleurs, quand le fils du militaire est né en 1921, il le nomme Philippe. Si ce dernier a toujours dit qu'il n'y avait aucun rapport avec le colonel Pétain, Jean-Yves Le Naour en doute : "Il y avait le portrait de Pétain au-dessus du berceau donc il est très probable que prénommer son fils Philippe n'était pas innocent". Nous n'aurons sans doute jamais de certitude, mais ce choix illustrerait bien la proximité réelle et documentée des deux personnages dans l'entre-deux-guerres. 

Une divergence militaire et personnelle 

A partir des années 1930, la situation se complique. Tout d'abord, pour des raisons militaires et stratégiques. Face à la menace nazie, De Gaulle défend l'idée d'une stratégie offensive avec l'usage des divisions de blindés. Pétain se place alors dans une ligne totalement opposée : "On est resté bloqué sur la Première Guerre mondiale, avec l'idée d'une grande tranchée, c'est la ligne Maginot, parait-il qu'elle est imprenable, mais elle conduit à une stratégie défensive et donc à abandonner la Pologne et la Tchécoslovaquie à leur sort", pays qui sont envahis par l'Allemagne nazie, rappelle l'historien. 

A cette divergence militaire, s'ajoute un conflit d'ordre privé. Pétain, qui souhaite entrer à l'Académie française, doit rédiger un livre, mais il n'écrit pas et fait donc appel à De Gaulle. Or ce dernier réclame que son nom apparaisse, ce que Pétain refuse. Les deux hommes se confrontent sur ce sujet et finalement, De Gaulle reprend les écrits et fait paraitre l'ouvrage en son seul nom : La France et son armée. "Depuis ce temps-là, ils ne se parlent plus", soit vers la fin des années 1930, précise Jean-Yves Le Naour. Cela se ressent dans les propos qu'ils ont l'un au sujet de l'autre : "De Gaulle a des mots très sévères sur Pétain comme 'Pétain est un grand homme, mort en 1925. Et le pire est qu'il ne l'a pas su'", rapporte l'historien.

Un des grands événements qui va les rassembler est une rencontre en conseil des ministres sous le gouvernement Paul Reynaud. "C'est épatant, 'vous êtes devenu général, mais que valent les galons obtenus dans la défaite' dit Pétain puis De Gaulle réplique 'n'est-ce pas durant la retraite d'août 1914 que vous êtes devenu général ?'". L'historien résume leur relation ainsi : pour Pétain, le général est un "fils spirituel qui l'a trahi" et pour De Gaulle, le maréchal est un "père spirituel qui est devenu un vieux gâteux qui ne comprend plus son époque". 

©  Charles de Gaulle, Grand Angle

La Seconde Guerre mondiale : l'affrontement final des deux hommes

Le fossé se creuse encore plus après le discours de Pétain, favorable à l'armistice, le 17 juin 1940. Lors de l'appel du 18 juin, le général De Gaulle répond depuis Londres et appelle à la résistance. Si sur le moment, peu de personnes ont écouté ce discours, "c'est un événement fondateur", rappelle le scénariste. "De Gaulle gagne le gallon de l'homme qui a dit non, du clairvoyant aussi", alors que les Français sont derrière Pétain, pensant qu'il obtiendra la paix la plus douce possible. Face à ce soutien, le général laisse entendre que "Pétain n'est pas la vraie France, c'est moi la France, la France ne peut exister qu'en étant grande, indépendante, en continuant le combat, celui qui s'aplatit qui va collaborer, négocie un armistice ce n'est pas la France". Suite à ses positions, il est condamné à mort par contumace par le tribunal militaire sous le régime de Vichy et déchu de la nationalité française pour trahison et désertion.

Le général mène alors un combat politique extrêmement rude pour que la France passe dans le camp des vainqueurs et ne soit pas administré par les alliés à la libération. C'est un véritable "jeu politique". Le rôle du personnage mis en avant dans la BD de Jean-Yves le Naour et le dessinateur Claude Plumail et qu'on ne souligne pas toujours, c'est que "la résistance a eu un rôle politique. C'est un but moral certes - 'on se soumettra pas, on préfère mourir debout que vivre à genoux' -, mais aussi un enjeu politique. De Gaulle va réunir la résistance derrière lui pour peser face aux anglosaxons" et avoir sa légitimité pour être reconnu "comme le chef de la France". A contrario, Pétain ne cesse d'amplifier la collaboration avec l'Allemagne.

Enfin, en 1945, De Gaulle, chef du gouvernement provisoire grâce à ces manœuvres réussies, se retrouve avec le sort de son ancien mentor entre les mains. Condamné à la peine de mort pour haute trahison et intelligence avec l'ennemi, Pétain voit sa peine commuée en détention à perpétuité par celui qui deviendra plus tard président de la France.