Affaire Damien Abad : après la plainte, une enquête pour "tentative de viol" ouverte contre le ministre

"Affaire Damien Abad : après la plainte, une enquête pour "tentative de viol" ouverte contre le ministre"

Affaire Damien Abad : après la plainte, une enquête pour "tentative de viol" ouverte contre le ministre DAMIEN ABAD. Le parquet de Paris a annoncé, mercredi 29 juin, qu'une enquête, faisant suite à la plainte déposée cette semaine contre Damien Abad, a été ouverte mardi.

[Mis à jour le 29 juin 2022 à 19h27] Nouveau rebondissement dans l'affaire Damien Abad. Alors qu'on apprenait, lundi 27 juin, que le ministre des Solidarités faisait désormais l'objet d'une plainte pour "tentative de viol", le parquet de Paris a annoncé, mercredi 29 juin en début de soirée, qu'une enquête pour "tentative de viol" a été ouverte mardi et confiée à la brigade de la répression de la délinquance contre la personne. 

Après trois accusations révélées dans la presse au cours de la campagne des législatives, Mediapart a révélé lundi qu'une plainte avait été déposée contre Damien Abad au parquet de Paris. Selon des informations confirmées à France Télévisions par l'avocate de la plaignante, celle-ci ne serait autre que Laetitia (nom d'emprunt), la troisième femme à avoir porté des accusations contre le ministre dans Mediapart.

Damien Abad avait réagi dans la foulée à la nouvelle, annonçant vouloir, quant à lui, porter plainte pour "dénonciation calomnieuse". Dans une déclaration transmise à la presse, et dont Le Parisien se faisait notamment l'écho, le ministre dénonçait des "accusations mensongères". "Une nouvelle fois, je conteste avec la plus grande fermeté toute accusation de tentative de viol ou d'agression sexuelle", avait affirmé Damien Abad, indiquant par ailleurs ne pas compter laisser "ces accusations mensongères et scandaleuses sans réponse". Sa détermination est "totale", avait-il assuré.

Jusqu'alors, la seule des trois accusatrices qui avait porté plainte avait vu la procédure classée sans suite en 2012 et 2017. Par conséquent, le parquet de Paris avait fait le choix de ne pas ouvrir d'enquête à la suite des signalements faits dans la presse. Cette nouvelle plainte, déposée ce lundi 27 juin pour "tentative de viol", pourrait faire une différence. Laëtitia, le nom d'emprunt que donne Mediapart à la plaignante dans son article du 14 juin, était présidente de la fédération des Jeunes Centristes de son département au moment des faits présumés. Un mouvement dont Damien Abad était le président national. Elle relate une soirée de 2010 lors de laquelle ce dernier, récemment élu député européen, aurait "invité un petit groupe" chez lui, "dans le Quartier latin, à Paris". L'avocate de la plaignante indique à Mediapart que ces faits ne sont pas prescrits, la prescription en matière de viol étant de 20 ans.

Quelles est la nature de l'accusation contre Damien Abad ?

Dans le précédent article de Médiapart, publié le 14 juin, la plaignante décrivait la soirée au cours de laquelle ont eu lieu les faits présumés. Lors de cette soirée, Damien Abad lui aurait "offert un verre" au fond duquel elle dit avoir vu "quelque chose". "Je ne savais pas ce que c'était, j'étais méfiante étant donné son comportement passé, j'ai eu peur qu'il m'ait mis un truc pour m'embêter", déclare-t-elle dans l'article. Par précaution, elle aurait préféré aller discrètement aux toilettes recracher sa gorgée, puis être tombée nez à nez avec Damien Abad en sortant.

L'agression qu'elle décrit ensuite aurait été très rapide : Damien Abad l'aurait "poussée dans une pièce en face", avant de diriger sa tête vers son entrejambe en proférant des "insanités" ("Tu vas la sentir passer, elle est énorme" ; "Vas-y, suce-moi" - sic). Le témoignage précise que "son sexe n'était pas sorti", mais que "son pantalon était ouvert". "On aurait cru qu'il était dans un film hard", ajoute encore Laëtitia qui affirme avoir été "extrêmement surprise par sa force", mais avoir finalement réussi à "se défaire de lui" et à s'échapper de la pièce à la faveur de l'arrivée d'un autre invité.

L'article de Médiapart livrait d'autres propos de Laëtitia, mais aussi de nouveaux témoignages issus de l'entourage professionnel de Damien Abad à l'époque et même de l'invité ayant mis fin à la scène décrite pendant la soirée. Tous font la description d'un climat "malsain" où la "drague était institutionnalisée" et au milieu duquel un élu se sentant "tout-puissant" aurait eu des gestes et propos "déplacés" à l'égard de plusieurs femmes. Laëtitia décrit notamment en détail comment le futur ministre serait "devenu collant" au fil des semaines après avoir été élu eurodéputé, proposant d'abord des "visites nocturnes en tête-à-tête" du Parlement européen, puis intensifiant ses avances jusqu'à un mariage, en juillet 2010, lors duquel Damien Abad serait  allé jusqu'à "se frotter" à elle et à sa "poitrine", insistant pour qu'elle le "rejoigne dans sa chambre" et tenant déjà des "propos inappropriés du type : 'Je veux te baiser'".

L'évocation par Laëtitia d'un contenu étrange dans son verre lors de la fête au domicile de Damien Abad n'était pas sans rappeler le récit d'une des deux premières accusatrices, Chloé, qui dit elle aussi avoir eu eu le sentiment d'avoir été "droguée" avant de se réveiller dans une chambre d'hôtel avec l'élu, à l'automne 2010. 

Les premières accusations d'agressions sexuelles révélées par Médiapart

Le 21 mai 2022, au lendemain de sa nomination en tant que ministre des Solidarités, Damien Abad avait déjà été visé par un article de Médiapart relatant deux affaires présumées d'agressions sexuelles. Deux jeunes femmes accusaient le ministre et ancien président du groupe LR à l'Assemblée nationale d'avoir abusé d'elles en 2010 et 2011. En 2012 et 2017, une des accusatrices avait déposé plainte pour agressions sexuelles contre l'élu, qui avait depuis fait son entrée à l'Assemblée nationale. Mais à chaque fois l'affaire a été classée sans suite, "faute d'infraction suffisamment caractérisée". La seconde victime supposée n'a pas déposé plainte contre le ministre.

A la suite des révélations de Médiapart, le parquet de Paris a également reçu et analysé deux signalements concernant le ministre, envoyés à la mi-mai par l'Observatoire des violences sexistes et sexuelles en politique. La justice a finalement décidé, le 25 mai 2022, de ne pas ouvrir d'enquête "en l'état",  "faute d'élément permettant d'identifier la victime des faits dénoncés et, dès lors, faute de possibilité de procéder à son audition circonstanciée". 

Quel sont les récits des deux plaignantes contre Damien Abad ?

Médiapart a publié un article le 21 mai 2022, dans lequel sont relatés deux événements distincts. La première affaire remonterait à 2010. La deuxième agression présumée se serait déroulée l'année suivante.

Le récit de Chloé

Chloé (un nom d'emprunt) évoque une rencontre avec Damien Abad pendant l'été 2010, lors d'un mariage où la tentative de séduction aurait été immédiate et déjà insistante. Elle reste malgré tout, dit-elle, admirative du "parcours" de l'élu, malgré son handicap. Les tentatives de rapprochement se seraient ensuite poursuivies sur les réseaux sociaux et Chloé sera elle-même amenée à prendre contact avec Damien Abad pour des raisons professionnelles. Lors de déplacements entre Paris et Lyon, la jeune femme, qui vit alors une période "noire" professionnellement et sentimentalement, aurait refusé plusieurs invitations à boire un verre. Puis elle aurait fini par céder à l'automne 2010.

Le rendez-vous aurait eu lieu dans le IX arrondissement de Paris. "Il propose du champagne, j’ai bu une coupe. Et là, black-out, jusqu’au lendemain matin. Ça ne m’était jamais arrivé, surtout pas après un seul verre", raconte Chloé à Médiapart. Le réveil, dans une chambre d'hôtel, "cotonneuse", le "corps [...] groggy, courbaturé et douloureux", lui fera un choc. Elle quittera la chambre précipitamment, sans demander son reste, selon son récit, avant de rentrer chez elle en larmes. Une nouvelle entrevue aurait eu lieu en février 2011, un moment gênant, "plein de non-dits", puis plus rien jusqu'à une dernière rencontre en septembre 2012 en marge d'un rendez-vous professionnel commun, suivie de nouvelles invitations insistantes sur Internet.

Manifestement dans une forme de déni, Chloé mettra des années à s'exprimer publiquement sur ce qu'elle dit avoir vécu en 2010, d'abord via un tweet dans le sillage du mouvement #Metoo, puis en avril 2022, en interpellant directement le futur ministre : "Tu ne vois pas le scandale que ce serait qu’un violeur devienne ministre ?" Une fausse question à laquelle Damien Abad aurait simplement répondu par deux points d’interrogation. Elle affirme parler aujourd'hui pour que d'autres femmes n'aient pas à vivre le même traumatisme.

Le récit de Margaux

Le récit de Margaux (nom d'emprunt également) a lui aussi été entièrement retranscrit sur Médiapart. Margaux et Damien Abad se seraient rencontrés en 2009 alors qu'ils évoluaient dans le même cercle. Elle avait 22 ans et était une militante centriste. Lui en avait 29, siégeait déjà comme eurodéputé et présidait les Jeunes du Nouveau Centre. Dans son témoignage, Margaux reconnaît qu'en avril 2010, elle veut être remarquée par le jeune homme et aurait composé avec le "flirt" qui aurait débuté avec le politique par SMS. Elle assure avoir reçu rapidement des messages qui sont devenus "très insistants". Dans sa version des faits, Margaux indique que Damien Abad l'aurait invitée à venir chez lui à plusieurs reprises et aurait persévéré malgré les différents refus essuyés. Avant leur première entrevue en privé, plusieurs demandes auraient échaudé Margaux, selon ce qu'elle décrit, comme une proposition du député d'un "truc à trois" ou les demandes répétées pour recevoir des photos intimes : "Ca prend 30 secondes. Allez j'attends ta photo. Ton visage et ta poitrine réunis", aurait-elle reçu selon sa version des faits. Une requête que  Margaux a déclinée cinq fois selon ses dires.

Margaux dit avoir été plusieurs fois sollicitée pour se rendre au domicile de l'eurodéputé, des rencontres pour lesquelles l'homme aurait également eu des exigences, selon elle, comme le port d'une "robe sexy et décolletée". Margaux aurait finalement accepté de voir Damien Abad le 12 janvier 2011. Prévu pour un dîner, le rendez-vous aurait été décalé en fin de soirée par le député, qui aurait prétexté un problème d'agenda politique.

Margaux, qui boit rarement et très peu, indique avoir ce soir-là fini la bouteille de champagne sur insistance de Damien Abad. Une relation sexuelle empreinte "d'irrespect, d'injonction et d'insistance", selon sa version des faits, a ensuite lieu selon le témoignage de la trentenaire. Elle dit avoir exprimé de manière "affirmée" et à "plusieurs reprises" son refus et tenté de mettre fin aux ébats par des "sous-entendus". "Je lui ai dit qu'il se voyait dans un film porno. Il m'a dit d'être gentille et il continuait", détaille la jeune femme. Selon elle, Damien Abab a ensuite demandé une fellation et a souhaite éjaculer sur son corps, des actes qu'elle aurait refusés avant d'accepter "face à [l']insistance et [le] mécontentement" du député.

Comment Damien Abad se défend face aux accusations ?

Dans un communiqué publié le 23 mai, Damien Abad a démenti ces accusations : "Je conteste formellement tout abus de ma position hiérarchique." L'actuel ministre des Solidarités, de l'Autonomie et des Personnes handicapées, qui était président des Jeunes centristes à l'époque des faits qui lui sont reprochés, a dévoilé ses éléments de défense dans cette double affaire, invoquant son handicap : "Mon handicap rend impossible un certain nombre d'actes sans une aide extérieure. Vos questions m'obligent ainsi à préciser qu'il m'est impossible physiquement de commettre les actes décrits." En outre, il affirme que son handicap l'empêche de réaliser les faits qui lui sont reprochés dans la première affaire : "je suis dans l'incapacité de porter une personne, de la transporter et de la déshabiller."

S'agissant des SMS envoyés aux victimes présumées, Damien Abad ne les conteste pas, mais assure qu'il ne pensait pas à mal : "Si j'ai pu avoir des aventures, je tiens à affirmer qu'elles ont toujours été consenties. Il m'est arrivé d'envoyer des messages, parfois intimes, parfois tardifs. J'apprends par vous que, dans certains cas, ils ont pu troubler ou gêner. Je ne peux que le regretter."

Le témoignage et soutien d'une aide soignante de Damien Abad

Une ancienne aide-soignante, Muriel est aussi venue défendre Damien Abad contre les accusations d'agressions sexuelles. "Il a besoin des bras des autres. Il ne peut même pas boutonner une chemise, mettre des chaussettes, lacer et mettre ses chaussures… Il ne peut pas dégrafer quoi que ce soit. Maintenir une personne, il ne peut pas", indiquait-elle sur RMC le 24 mai. Compte tenu de ces éléments, elle n'imagine pas Damien Abad en capacité de contraindre une personne à avoir des rapports intimes : "A mon avis, il faut que la personne soit consentante pour avoir des relations sexuelles avec lui, ajoute l’ancienne aide-soignante de Damien Abad. Il doit falloir l’aider. Je ne vois pas comment il peut procéder, comment il peut la déshabiller. C’est impossible qu’il ait pu faire ça tout seul."

"Je ne remets pas en question les propos de ces filles [...]. De toute façon, il n’y a pas de fumée sans feu. Mais je ne suis pas la seule à connaitre ce qu’il peut ou ne peut pas faire", a ajouté ce témoin clé, qui a aussi exprimé sur RMC des soupçons sur d'éventuelles manoeuvres politiques : "Il y a des accusations depuis 2010 et on attend 12 ans pour les faire sortir, comme par hasard juste quand il est nommé ministre. C’est comme une envie de le détruire. [...] La seule chose que je peux faire, c’est au moins apporter ce témoignage sur ce qu’il n’est pas capable de faire à cause de son handicap."

Les accusations contre Damien Abad étaient-elles connues ?

Après le dépôt de la plainte d'une des accusatrices en 2017, des rumeurs concernant Damien Abad auraient rapidement circulé selon les confidences de députés à Libération. Les bruits de couloir étaient si insistants que d'après un élu c'était devenu "une blague super récurrente de mimer l’handicapé qui attrape la fille de force". Si au départ les indiscrétions ne circulaient que dans les rangs des Républicains, elles ont pu arriver aux oreilles de la macronie et du gouvernement avant la nomination du ministre des Solidarités. "Dès que j’en parlais avec des membres de cabinet ministériel ou des députés En marche, je leur disais : 'Abad, faites attention, parce que chez nous il y a beaucoup de rumeurs qui circulent...'", affirme un Républicain à Libération.

Après les révélations du 21 mai, la Première ministre Elisabeth Borne a assuré qu'elle n'était "pas au courant" des accusations portées contre son ministre des Solidarités, pas plus que les autres ministres et collègues de Damien Abad. Une déclaration contestée par plusieurs témoignages, comme celui d'un conseiller gouvernemental qui indiquait dans les colonnes de l'Express le 23 mai : "On était tous au courant, la Première ministre je ne sais pas, mais en tout cas ceux qui sont le plus politiques l'étaient". Selon RTL, l'entourage d'Emmanuel Macron était également informé des accusations contre Damien Abad avant de le nommer ministre des Solidarités.

Si elles disent ne pas avoir eu connaissance de la plainte portée à l'encontre du député, la direction de La République en Marche, comme celle des Républicains, ont été prévenues le 16 mai par l'Observatoire des violences sexistes et sexuelles en politique du signalement visant Damien Abad et envoyé trois jours plus tôt. L'organisation affirme également avoir envoyé des relances les 19 et 20 mai soit avant et le jour même de la nomination du gouvernement.

Accusé de viol, Damien Abad peut-il rester ministre ? 

"Je vais être très claire : sur tous ces sujets de harcèlement, d'agressions sexuelles, il ne peut y avoir aucune impunité", avait déclaré Elisabeth Borne au lendemain des premières accusations publiées par Médiapart. "Je peux vous assurer que s'il y a de nouveaux éléments, si la justice est à nouveau saisie, on en tirera toutes les conséquences". Depuis, plusieurs cadres de la majorité et de l'exécutif ont tenté de se poser en protecteurs de la parole des femmes, tout en demandant le respect de la présomption d'innocence. Une position inconfortable après qu'Emmanuel Macron a fait de l'égalité femmes-hommes la "grande cause de son nouveau quinquennat".

Interpellé le 9 juin par une lycéenne de 18 ans en marge d'un déplacement dans le Tarn, l'un des événements clés de la campagne pour les législatives, Emmanuel Macron a lui aussi été contrait de livrer sa position. Déclarant qu'il était "pour la libération de la parole", le chef de l'Etat a tempéré : "En même temps, pour fonctionner en société, vous devez avoir de la présomption d'innocence".

Damien Abad mêlé à une affaire de tentative de meurtre ?

Les accusations de viols à l'encontre de Damien Abad ont fait ressurgir une autre affaire dans laquelle le ministre a été cité, liée cette fois à une tentative de meurtre découverte à l'été 2020. La victime, un employé d'une entreprise de plastique près d'Oyonnax, était visée par ses deux employeurs, selon les information de Libération. D'après le journal, le député de l'Ain, proche des commanditaires de l'assassinat, aurait proposé d'"appeler la préfète" et le procureur pour "essayer d'aller un peu à la pêche aux informations" et de se renseigner sur la tenue d'une enquête. Il aurait également conseillé aux deux suspects de témoigner dans un "un article dans Le Progrès" pour "calmer le jeu".

Interrogé sur cette affaire par Libération, le ministre des Solidarités a affirmé "qu'il n'a fait que répondre ce jour-là à un ami en pleurs" pour lui "remonter le moral". Il a justifié son échange avec les deux accusés : "Je me suis renseigné sur ce qui se passait, c'est tout. Je ne me permettrais pas d'interférer" dans l'enquête. Damien Abad nie cependant toute prise de contact avec le procureur et assure qu'un de ces deux amis "dit n'importe quoi" lors d'une conversation sur écoute, où son nom apparaît.