Nus pour être vus : quand la nudité devient une arme de protestation

Nus pour être vus : quand la nudité devient une arme de protestation Faut-il être nu pour être vu ? Artistes, activistes, militants... Ils et elles sont nombreux à opter pour la nudité pour réaliser une oeuvre ou défendre une cause. Décryptage d'un phénomène de société en amplification.

Une artiste s'installe nue, jambes écartées, devant une oeuvre connue, au beau milieu d'un musée, et présente son sexe au public pour observer la réaction des visiteurs. La performance de Deborah de Robertis, arrêtée pour exhibition sexuelle samedi 16 janvier 2016, au musée d'Orsay, a provoqué une vague de commentaires et d'articles de presse, entre indignation et soutien parfois un peu gêné à la création. L'artiste, qui a posé devant "Olympia" d'Edouard Manet, n'en est pourtant pas à son coup d'essai (elle avait déjà tenté de "reproduire" "L'origine du monde" de Gustave Courbet au même endroit en 2014). Elle n'est surtout pas la première à se servir de son corps pour faire passer un message. Artistes, mais aussi militants associatifs, activistes, ou simples particuliers, ceux qui utilisent leur corps pour leur cause, lors d'happenings ou de manifestations en pleine rue, sont aujourd'hui nombreux. Et les images de nudité s'immiscent régulièrement dans l'actualité désormais, alors qu'elles étaient jusqu'à présent réservées à l'industrie pornographique ou aux vedettes de téléréalité... Faut-il donc se mettre à nu pour être vu aujourd'hui ? L'usage de la nudité est-il toujours légitime, pertinent, efficace ? Pour en juger, découvrez les nouveaux territoires de ce phénomène de société en cliquant sur l'image ci-dessous (certaines images peuvent heurter les plus sensibles).

Trop de nudité ? Trop peu ? Signes d'une société dépassée par le sexe, l'obsession de la transgression et le manque de pudeur ? Ou au contraire, preuve d'une époque libérée des tabous du passé et où l'expression n'a plus de limite ? Nous avons interrogé Me Bouzenoune, avocat au barreau de Paris et défenseur de Deborah de Robertis. 

L'Internaute.com - Pour vous, où se situe la limite entre droit d'expression et exhibition ; entre transmission d'un message et voyeurisme ?

Me Bouzenoune, avocat au barreau de Paris et défenseur de Deborah de Robertis. © Tewfik Bouzenoune

Me Bouzenoune - La limite, elle est dans la motivation de celui qui se met nu. A mon sens, en soi, la nudité n'est pas une exhibition sexuelle. L'exhibition sexuelle est une infraction qui suppose des actes ou gestes de nature sexuelle ou obscène (ex : masturbation, invitation explicite à une relation sexuelle). La seule nudité, notamment lorsqu'elle est exercée dans le cadre de la performance artistique, relève de la simple création artistique. Elle n'a pas pour objet d'heurter la pudeur de ceux qui en sont témoins. En l'occurence, tous ceux qui sont venus au Musée d'Orsay ce jour-là sont venus voir des nus, même si ce ne sont que des peintures. Ils ne peuvent donc pas considérer qu'une artiste nue en chair et os est plus choquant que tout ce qu'ils sont venus voir. Déborah de Robertis a reproduit de manière contemporaine un tableau en prenant la place de son modèle, ici l'Olympia de Manet. Ou l'esthétisation d'une prostituée dont l'activité était réprouvée par la morale. Déborah de Robertis a montré que la place de l'artiste qui reproduit ces limites aujourd'hui reste réprouvée... et elle a été placée en garde à vue pour ça.

"Toute nudité n'est pas nécessairement une infraction."

Artistes, activistes, militants qui s'exposent nus pour être entendus, c'est un phénomène dans l'air du temps. Qu'en pensez-vous ?

Moi je pars du principe que toute nudité n'est pas nécessairement une infraction. Une nudité utilisée pour véhiculer un message artistique ou politique ne doit pas être confondue avec une nudité qui a pour seul objectif de susciter le plaisir d'autrui ou de celui qui en est l'auteur. Là on s'inscrit dans le cadre d'une infraction.

Deborah de Robertis n'en est pas à sa première action de ce type. Croyez-vous que son cas pourra faire jurisprudence pour une plus grande tolérance de la justice à l'égard de la nudité "de revendication" ou "de création" ?

Au sens juridique du terme, elle n'est pas récidiviste. [Aujourd'hui] le procureur a estimé qu'elle ne devait pas être poursuivie car nous étions dans le cadre d'une performance artistique dans un lieu dédié à l'art. En l'occurrence, comme il n'y aura pas de poursuites, il n'y aura pas de jugement.

"Pour une redéfinition des contours de l'infraction d'exhibition sexuelle."

En revanche, en tant qu'avocat, je mène un combat pour une redéfinition des contours de l'infraction d'exhibition sexuelle. Aujourd'hui, l'article 222-32 du code pénal est mal écrit parce qu'il est imprécis. Ce qui est une source d'arbitraire puisque l'exhibition sexuelle y est définie par la seule exhibition de ses parties génitales et non par les gestes obscènes ou pervers qui pourraient être effectués par l'auteur. Dans le cadre d'une prochaine affaire, l'enjeu c'est de déposer une question prioritaire de constitutionnalité visant à demander au Conseil constitutionnel de déclarer cet article contraire à la constitution, du fait de son imprécision. Et l'opportunité m'en sera offerte ces prochaines semaines dans le cadre du procès en appel de Mme Eloise Bouton, ex-Femen poursuivie pour exhibition sexuelle en raison d'une action à l'église de la Madeleine [le 20 décembre 2013, pour dénoncer la pression de l'Eglise dans le débat sur l'avortement].  

Gustave Courbet / Edouard Manet