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Décembre 2006

"Pour reconstruire les Tuileries, je prévois 3 ans pour obtenir le permis de construire et 4 ans de travaux"

Reconstruire le Palais des Tuileries à Paris : un projet fou ? Pas tant que ça selon Alain Boumier, qui milite depuis des années pour lancer ce chantier ambitieux. Il a répondu à vos questions en direct.

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Alain Boumier, président du Comité national pour la reconstruction des Tuileries
"On ne peut pas comprendre l'histoire de France sans le Palais des Tuileries"

Pourquoi voulez-vous reconstruire les Tuileries ? Ne pensez-vous pas que, pour évoluer, une ville doit prendre en compte ces "accidents de l'Histoire" et non se raccrocher au passé ?
Oui, c'est un bon sentiment a priori, mais nous pensons que tout l'ouest parisien s'appuie sur quelque chose qui a disparu. Les Champs-Elysées, par exemple, ne se trouvent là, comme l'Arc de Triomphe de l'Etoile, que pour faire face aux Tuileries. La reconstruction des Tuileries ne "s'accroche" pas à l'histoire, mais a pour but de rétablir une harmonie et un équilibre qui font défaut.

N'avez-vous pas peur d'abîmer la perspective formée par l'Arc de triomphe du Carrousel, celui de l'Etoile et la grande Arche de la Défense ?

La grande perspective va plutôt être rétablie, car contrairement à ce que tout le monde pense de bonne foi, il n'existe pas de perspective depuis l'Arc de l'Etoile jusqu'à la Pyramide du Louvre, mais seulement jusqu'aux Tuileries. L'Arc du Carrousel n'a plus de sens, là où il est, dans le contexte architectural actuel. Et je reprendrais ce que m'a dit le professeur Tulard, de l'Institut : "L'Arc du Carrousel retrouvera son importance d'arc de triomphe quand les Tuileries réédifiées lui auront rendu ses exactes proportions".

Où se situait exactement l'ancien palais ?

L'ancien palais, en fait, continue d'exister aux deux-tiers, par ses ailes Rivoli et des quais. C'est seulement la partie centrale qui manque. Elle reliait les pavillons d'angle (pavillon de Flore côté Seine et pavillon de Marsan côté rue de Rivoli). Ces pavillons actuellement ne sont plus que des pavillons de "bout d'ailes".

Depuis quand menez- vous ce "combat" ?

Depuis 1994, lorsque j'en ai fait la proposition au président de l'Assemblée nationale, alors Philippe Séguin, à qui j'ai remis un rapport de 44 pages. Il m'a répondu par écrit en me faisant part de son plein accord et en précisant qu'il allait faire en sorte qu'une proposition de loi soit votée pour la reconstruction des Tuileries.

D'où vous est venue cette idée ?

L'idée m'en est venue quand j'ai réalisé qu' on ne peut pas comprendre l'histoire de France et de l'Europe sans les Tuileries, dans la mesure où tous les régimes de Louis XVI à Napoléon III y ont siégé, c'est-à-dire de 1789 à 1870. Tous les régimes, y compris la Convention qui l'a baptisé "palais national". En fait, les Tuileries, c'est le maillon manquant entre la France de Versailles et la France de la Troisième République.

Quel sera le financement d'un tel projet ?

Un financement totalement indépendant du budget de l'Etat et de la Ville de Paris. C'est une donnée de base. Il sera composé : 1) d'une souscription nationale et internationale, 2) des dons du haut mécénat français et international.


Personnellement, je suis tenté mais inquiet : quand je vois la façon dont les monuments restaurés font souvent toc, je n'ose imaginer un palais entièrement reconstruit. Comment êtes-vous sûr que ce ne sera pas une grosse verrue ?

Je vais vous répondre ce que m'a répondu un tailleur de pierre : "On ne fera pas une pâle copie d'un palais disparu mais une création à l'identique". En fait, les plans des architectes - intégralement conservés -, sont comme la partition d'une symphonie : l'interprétation est toujours une création. C'est comme une symphonie de Beethoven, comparée à celle que Beethoven dirigeait lui-même. Nous avons en France et en Europe d'excellents tailleurs de pierre. C'est l'architecte qui doit obtenir d'eux un travail de qualité.


Alain Boumier, président du Comité national pour la reconstruction des Tuileries
"Je ne suis ni royaliste, ni bonapartiste"

Allez-vous utiliser les techniques de l'époque ou d'aujourd'hui pour le reconstruire ?

Non bien sûr, nous n'allons pas utiliser les techniques de l'époque. Par exemple, les murs porteurs des Tuileries avaient une épaisseur de 1,50 m, c'est-à-dire de chaque côté 30 cm de pierre de taille porteuse, et un remplissage de 90 cm de tout venant. Eh bien nous allons garder l'épaisseur totale de 1,50 m pour respecter les dimensions des pièces, mais au lieu des 90 cm de remplissage, nous mettrons 40 cm de béton (plus solide que le tout venant) et le reste en galerie technique.


Quel architecte voudrait reconstruire un palais déjà dessiné ? Ce n'est pas très intéressant...

Je peux vous dire qu'il faut tout de même un peu d'humilité, l'architecte n'a pas toujours à créer du neuf, il doit parfois tenir compte de l'histoire et, en l'occurrence, il n'y a pas d'autre objectif que de rétablir l'harmonie d'un ensemble Louvre-Tuileries qui a été amputée et détruite. Lancer un concours d'architecture conduirait à accentuer le déséquilibre actuel.

Le nouveau Palais des Tuileries serait-il identique à l'original ?

Il y a une obligation en France qui consiste, si l'on restaure ou reconstruit un monument historique détruit, à le reconstituer selon le dernier état connu, en l'occurrence, l'état de 1870. Et là encore, pour une question d'harmonie et d'esthétique, il convient de le refaire identique à l'original de 1870. La reconstruction des Tuileries porte en soi l'exception, il est au centre du Paris historique et son parvis redonnera une aire pour les spectacles extérieurs (concerts et spectacles culturels) du printemps à l'automne, alors qu'actuellement les bosquets ne sont qu'un lieu d'insécurité qui n'est même pas éclairé le soir venu.

Quelle serait la fonction du Palais des Tuileries reconstruit ?

L'affectation que nous proposons serait : 1) un agrandissement du musée des Arts décoratifs, qui en a besoin, 2) l'enfilade de salons sur 200 m de long (alors que la Galerie des glaces de Versailles ne fait que 75 m de long) serait affectée à un musée des Tuileries (à la fois sur l'histoire du palais et sur les événements innombrables qui s'y sont déroulés) et à un centre de conférences internationales de haut niveau, 3) le Théâtre de Soufflot reconstitué (pour la salle et la scène seulement), là où la Comédie Française y donnait ses représentations (c'est de ce théâtre que viennent les expressions "côté cour et côté jardin" pour dire gauche et droite). Enfin nous proposons qu'un grand ministère y regroupe ses nombreux services épars dans Paris et la banlieue.

Vous utilisez comme prétexte les problèmes d'insécurité sur l'emplacement du futur palais : ce n'est pas un peu faible comme argument pour un projet de 300 millions d'euros ?

Nous ne nous appuyons pas sur l'insécurité actuelle pour soutenir un projet de cette ampleur. Mais pourquoi ne pas dire ce qui est ? La cour des Tuileries sera un lieu de sécurité rendu aux Parisiens pour des manifestations culturelles, au lieu d'être un endroit où il y a des tentatives d'enlèvement d'enfants et, le soir venu, des ventes de drogues en plein Paris.

Pourquoi les Tuileries ? On pourrait aussi reconstruire la Bastille tant qu'à faire !

Et pourquoi pas aussi détruire l'avenue de l'Opéra et y refaire les rues étroites et d'insécurité qui s'y trouvaient ? La Bastille était une prison. Les Tuileries manquent à tout l'ouest parisien. La Bastille ne manque pas, mais si vous voulez la reconstruire, je ne vous suivrai pas !

Alain Boumier, président du Comité national pour la reconstruction des Tuileries
"On ne fera pas une pâle copie d'un palais disparu, mais une création à l'identique"

La construction d'un édifice d'une telle ampleur est forcément une démarche politique puisqu'elle met en jeu toute la vie de la cité. N'y a-t-il pas, derrière ce projet, une inspiration politique "droitiste" qui tenterait, par la reconstruction des Tuileries, de réduire le projet mitterrandien du grand Louvre et de la symbolique initiatique de la perspective ?

Je réponds tout d'abord par la belle formule de Maurice Druon, de l'Académie française : "Ce n'est pas une affaire de partis mais une affaire de patrie". Non, ce n'est pas une question politique. Les données initiatiques voulues par François Mitterrand seront renforcées, car l'ensemble Louvre-Tuileries a besoin de retrouver son caractère "concentré" de grande enceinte d'art. La pyramide et ses trois piliers plus réduits n'en auront, pour ceux qui les aiment, que plus d'importance, car l'enceinte d'art sera pour eux un écrin. Il n'y a aucune inspiration politique derrière ce projet, ni rien du tout derrière. Je ne suis intéressé que par la France et son destin.

 

Et être intéressé par la France et son destin n'a rien de politique ? Le patriotisme est un hobby "apolitique" ?

Est-ce du mauvais esprit ? Ce que je veux dire est que la politique n'est pas forcément de droite ou de gauche lorsque l'intérêt supérieur de la capitale et de l'image de la France est en jeu.


Je trouve que votre projet a un côté un peu "nostalgie de la monarchie"... Etes-vous royaliste ?

Je ne suis ni royaliste, ni bonapartiste, je suis français et j'en suis fier. Détrompez-vous, comme je le disais tout-à-l'heure, les Tuileries ne sont ni la royauté, ni l'Empire, c'est TOUS les régimes que la France a essayés entre Versailles et la Troisième République. Encore une fois, c'est là que les révolutionnaires décidaient qui ils allaient guillotiner... Et n'oublions pas que, sur les photos des ruines, il y a gravé : "République Française, Liberté, Egalité, Fraternité". Et permettez-moi aussi de souligner à ce sujet que ce n'est pas la Commune qui en tant que telle aurait "décidé" d'incendier les Tuileries, mais seulement des éléments incontrôlés. Le général en charge des Tuileries au nom de la Commune a tenté de s'y opposer.


Alain Boumier, président du Comité national pour la reconstruction des Tuileries
"Il n'y a aucune inspiration politique derrière ce projet, juste l'intérêt de la France"

Qu'en pense le Maire de Paris ?

J'ai reçu du directeur de Cabinet du maire de Paris, au nom de M. Delanoë, une lettre que je pourrais qualifier de neutralité bienveillante, le terrain n'appartenant pas à la Ville mais à l'Etat.

Pensez-vous que les habitants soient favorables au projet ? Allez-vous demander leur avis aux Parisiens quand même ?

Comme pour tous les chantiers, qui font nécessairement du bruit et provoquent des nuisances pour le quartier, les habitants préfèreraient que cela se passe ailleurs ! Mais en l'occurrence, nous avons prévu un phasage et une propreté du chantier qui éviteront tous ces inconvénients. Quant à l'avis des Parisiens eux-mêmes, il concernera en fait des habitants d'une capitale, pas seulement d'une ville comme les autres.

Mais ne croyez-vous pas qu'il serait bon de faire une sorte de référendum informel pour savoir ce qu'en pensent les habitants ?

Pour tout permis de construire, il y a une enquête publique, et les habitants ont la possibilité de dire ce qu'ils en pensent. Ce sera évidemment le cas.


Votre projet nécessite-t-il la destruction d'autres édifices ?

Non, rien. Et nous avons bien sûr même prévu de garder intactes les façades des pavillons de Flore et de Marsan qui actuellement se font face, puisqu'elles sont classées. Au rez-de-chaussée et au premier étage (soit un peu moins de la moitié de leur hauteur monumentale), les fenêtres deviendront des portes intérieures. Car n'oublions pas, comme je l'ai dit plus haut, que l'élément manquant n'était que la partie centrale des Tuileries : les pavillons de Flore et de Marsan (actuellement en bout d'ailes), étaient les pavillons d'angle pour les retours côté quais et côté Rivoli.

Allez-vous concevoir le palais directement avec des accès handicapé, des ascenseurs, des salles de surveillance ? Si oui, comment pouvez-vous dire qu'il s'agit d'une reconstruction à l'identique ?

Oui, nous allons bien sûr prévoir tous ces aménagements obligatoires selon la législation actuelle pour les ERP (établissements recevant du public). Quand nous disons "à l'identique", ce n'est pas à prendre au pied de la lettre. Il y aura même des ascenseurs et des escaliers roulants pour aller au belvédère de 100 m² en haut du pavillon centrale, d'où vous pourrez découvrir une double perspective inoubliable vers les Champs-Elysées et la Défense, et, en vous retournant, vers le Louvre et la pyramide. Des perspectives que seul le caporal voyait lorsqu'il allait hisser le drapeau.

Alain Boumier, président du Comité national pour la reconstruction des Tuileries
"C'est à l'Etat, propriétaire du terrain, que reviendra la décision finale"

C'est pour quand le nouveau Palais des Tuileries ? Je trouve que c'est une super idée ! Où en est le projet exactement ?

Question planning, je prévois en gros 3 ans pour avoir le permis de construire et 4 ans de construction.


Qui vous soutient ?

Le Président du Sénat, qui m'a conseillé de perséverer ; le gouvernement a créé une commission d'études de la reconstruction des Tuileries, une commission de 8 membres, dont l'arrêté ministériel du 6 juin est paru au Journal officiel du 9 juin. Nous avons le soutien de M. Maurice Druon, Président de cette commission, de membres de l'Institut, de conseillers maîtres à la Cour des Comptes, de diplomates, de professeurs d'université, etc.

Qui serait propriétaire du Palais ?

Nous proposons le montage juridique qui a déjà été utilisé pour construire la galerie commerciale du Louvre en sous-sol et le parking : l'application de la loi du 16 décembre 1964, dite de bail à construction. L'Etat propriétaire consentirait un bail emphytéotique de 50 ou 60 ans (c'est 80 ans pour la galerie commerciale concédée à Unibail et 70 ans pour le parking concédé à Eiffage), le preneur (locataire du sol) ayant la charge de construire à ses frais et d'entretenir, de gérer à ses frais pendant la durée du bail. A la fin du bail, le sol et la construction, en l'occurrence les Tuileries, seraient rendus gratuitement à l'Etat, propriétaire du terrain.

Y a-t-il d'autres exemple de batiments historiques resconstruits de toutes pièces ?

Il y en a beaucoup en Europe et au Québec, mais pas en France où nous sommes les derniers ! Je peux citer, au Luxembourg, le château médiéval de Vianden qui vient d'être reconstruit dans les années 1990, et qui est à présent un centre de conférences internationales et un centre culturel qui ne désemplit pas et qui est rentable ! En Allemagne, le château de Berlin et à Munich, le château des Princes évêques. Au Québec, la forteresse de Louisbourg qui appartenait à la France et qui a été entièrement rasée par les Anglais sous Louis XV : elle vient d'être reconstruite à l'identique, etc.

Alain Boumier, président du Comité national pour la reconstruction des Tuileries
"Quand je dis 'à l'identique', ce n'est pas à prendre au pied de la lettre"

De qui dépend la décision de faire ou de ne pas faire ? C'est bien sûr à l'Etat propriétaire du terrain, et donc au gouvernement, à qui reviendra la décision de reconstruire les Tuileries.

Avez-vous d'autres reconstructions qui vous tiennent à cœur ?

Non, c'est déjà suffisant ! Même si l'on me dit souvent qu'après les Tuileries, il faudra refaire le château de Saint-Cloud ! Mais je suis réservé sur Saint-Cloud, car bien qu'on en ait tous les plans, là aussi, il s'agissait d'un véritable palais comme Versailles, et cela coûterait trop cher. Concernant les Tuileries, n'oublions pas que le malheureux fils de Louis XVI, futur "Louis XVII", a dit en arrivant aux Tuileries en octobre 1879 : "Oh maman, que c'est laid ici !"

Qu'est ce que l'Académie du Second Empire ? Vous y faites quoi ?
L'Académie du Second empire est ce qu'il est convenu d'appeler une "société savante", en d'autres termes, c'est une association dont je suis le dernier des quatre fondateurs (en 1969 !), qui se consacre, par des séances-débats et des dîners-débats, à faire mlieux connaître la France du Second Empire qui reste très méconnue. Je suis le président de l'Académie du Second Empire depuis 1992.

 

Alain Boumier : Merci à tous, j'ai trouvé les questions très intéressantes et m'ont permis de mieux faire connaître ce projet d'exception, dont les Français seront fiers une fois le chantier terminé !

» En savoir plus : L'histoire des Tuileries en 17 dates
» Voir aussi : Entre Seine et Tuileries : le nouveau musée de l'Orangerie
» 
Voir aussi : 1870-1871 : du siège de Paris à la Commune

» Visitez le Palais des Tuileries... en 1865 !

 

 

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