Tetsuo Yajima : " Tout le monde aimerait avoir un Doraemon à ses côtés "
Il vient du 22e siècle, possède une poche à 4 dimensions et consacre son existence à tirer Nobita, petit écolier maladroit et souvent dépassé, des situations les plus improbables. Doraemon est bien davantage qu’un robot-chat bleu inventé par FUJIKO F FUJIO : au Japon, il est une présence familière, transmise de parents à enfants depuis des décennies, un compagnon de fiction dont le nom appartient au quotidien.
Le 7 Octobre 2026, Doraemon et le Château sous-marin, 45e film de la licence, ambitionne de faire découvrir cette icône au public français.
Le studio mise fortement sur la licence et depuis le retour de Doraemon en 2025, sous la direction artistique de Louis Lecordier, propose un casting VF irréprochable.
Le film est distribué par Eurozoom, acteur régulier de la diffusion de la culture japonaise en France.
DORAEMON est de retour !
— Brigitte Lecordier (@LecordierB) October 3, 2025
Et je fais Nobita dans cette nouvelle VF... J'espère que ça vous plaira https://t.co/jAofvgiDP9
Avant les assistants vocaux, avant les débats sur les machines capables de partager nos vies, Doraemon imaginait déjà un robot qui ne se contente pas d’obéir mais qui protège et devient l’ami indispensable d’un enfant fragile. Tetsuo Yajima, le réalisateur du 45e film d’animation de Doraemon, explique comment ce héros, devenu mémoire collective au Japon, est plus légitime que jamais à devenir l’ami de tous les enfants dans le monde entier.
En France, Doraemon reste méconnu du grand public adulte. Pour quelqu'un qui n'a jamais vu un seul épisode, comment expliquer ce que ce personnage représente au Japon ?
Tetsuo Yajima : Au Japon, Doraemon est présent dans ma vie depuis ma naissance. J’ai 40 ans aujourd’hui, et il faisait déjà partie du quotidien lorsque j’étais enfant. On le trouvait sur les emballages de friandises, à la télévision chaque semaine, et, à l’époque, les enfants se rendaient dans les vidéoclubs pour emprunter ses cassettes. Doraemon a toujours été là, tout près de nous. C’est une œuvre qui accompagne la vie quotidienne des Japonais et qui est devenue, d’une certaine manière, indispensable.
Comment expliquez vous que Doraemon se transmette si naturellement d’une génération à l’autre, des parents qui l’ont découvert enfants à leurs propres enfants ?
Je crois que la raison principale est très simple : tout le monde aimerait avoir un Doraemon à ses côtés. Bien sûr, il y a l’attrait immédiat de ses gadgets secrets, ces inventions fascinantes. Mais Doraemon est surtout un robot qui est aussi un ami. Il est à la fois un compagnon, un meilleur ami, presque un membre de la famille. Il est toujours là. Chacun peut éprouver le désir de compter sur une telle présence. C’est sans doute ce qui explique son immense popularité au Japon et son pouvoir de réveiller, à tout âge, un attachement très enfantin.
Les historiens de la culture japonaise décrivent parfois Doraemon comme un reflet de l'après-guerre économique : un Japon qui a rêvé de technologie pour résoudre ses problèmes humains. Vous, né en 1985, lisez-vous encore ce substrat dans la franchise ? Ou pensez-vous que Doraemon l'a transcendé pour devenir quelque chose de véritablement universel ?
Comme je vous le disais, Doraemon faisait partie de mon environnement depuis ma naissance, comme une évidence. Ces personnages, Nobita, Doraemon et les autres, dans leurs interactions et leurs aventures souvent très entraînantes, ont représenté pour moi quelque chose qui me semble aujourd'hui largement plus universel que ses origines historiques.
Les gadgets secrets de Doraemon sont devenus des références culturelles communes au Japon. Si vous pouviez en choisir un seul, lequel serait-ce ?
J'en choisirais deux, si vous le permettez.
D'abord, la « porte va partout », celle qui permet de se rendre n'importe où en un instant. Pour venir à Paris et participer à cet événement, j'ai pris l'avion pendant quatorze heures. Imaginez pouvoir franchir cette distance en une fraction de seconde. Ce serait extraordinaire, pour quelque chose d'aussi élémentaire.
Et puis le second gadget, c'est le Rayon acclimatant, que l'on voit d'ailleurs dans ce nouveau film. Il permet de s'adapter à n'importe quel environnement. Ici à Paris, vous traversez une canicule particulièrement éprouvante cette année. Au Japon, chaque été est une épreuve. Si l'on pouvait traverser ces périodes avec beaucoup plus de facilité, ce serait là aussi merveilleux.
Nobita, le garçon que Doraemon aide, est fondamentalement un perdant : mauvais en classe, maladroit, pleurnichard, parfois même lâche. Et pourtant, c'est lui le héros. Comment travaillez-vous avec cette contrainte d'un protagoniste si peu reluisant de prime abord ?
Je n'ai jamais vécu les faiblesses de Nobita comme une contrainte. Elles me semblent relever d'une évidence que les enfants ressentent naturellement. Les fragilités de ce personnage sont celles que les enfants eux-mêmes éprouvent. C'est en ce sens un personnage véritablement à hauteur d'enfant.
Dans l'un des films précédents de la franchise, celui qui décrit la veille des noces de Nobita avec Shizuka, le père de Shizuka évoque les qualités du personnage auprès de sa fille. Il lui dit : Nobita est capable de se mettre à la place des autres, il fait preuve d’une empathie sans faille. Il souligne que cette qualité est loin d’être simple ou anodine. C’est une très grande qualité humaine.
Je crois profondément que quelle que soit la volonté de classer les êtres en gagnants et en perdants, chacun possède des qualités qui lui sont propres et qu'il suffit de trouver. Ces qualités cachées chez Nobita constituent l'un des aspects les plus précieux et les plus positifs de toute la série Doraemon.
Vous réalisez le 45e long métrage de Doraemon. Quelles règles faut il respecter lorsque l’on met en scène une franchise aussi ancienne, aimée par plusieurs générations ? Qu’est ce qui ne peut pas changer ?
Ce qui ne peut pas être modifié, c'est l’identité même des personnages : ce qui définit chacun d'eux, ce qui fait leur identité profonde. Cette série existe depuis quarante-six ans. Chaque génération de spectateurs a forgé sa propre perception de cet univers, sa propre vision de Doraemon et de Nobita. Il faut être en mesure de répondre à ces attentes sans jamais les trahir. C’est, selon moi, l’exigence fondamentale.
Doraemon et le Château sous marin est une nouvelle adaptation d’une histoire déjà portée à l’écran en 1983. Comment avez vous déterminé les éléments à conserver, à supprimer, à transformer ou à inventer ?
Le changement le plus important concerne Buggy, la voiture sous marine. Dans le manga original comme dans l’ancien film, elle reste assez souvent rangée dans la poche de Doraemon. Elle partage donc peu d’expériences avec Nobita et ses amis.
Cette fois, nous avons choisi de la laisser constamment auprès d’eux, même lorsqu’elle est réduite à une petite taille. Nous voulions en faire un partenaire supplémentaire, presque un personnage à part entière. Au Japon, il existe notamment la tradition des voyages scolaires : ce sont des expériences très fortes, vécues entre amis. Nous avons voulu que Buggy, bien qu’elle soit une intelligence artificielle, puisse elle aussi participer à cette joie du voyage et à cette expérience collective.
Buggy devient ainsi une figure beaucoup plus humaine. Le film fait naître chez elle l’idée d’un cœur, notamment à travers la notion de bug. Comment aborder un thème aussi contemporain que l’intelligence artificielle dans un film destiné aussi aux jeunes enfants, tout en donnant matière à réfléchir aux adultes ?
C’était précisément notre intention : réaliser un film qui puisse être apprécié par le public adulte autant que par les enfants. Un récit qui ne soit pas seulement plaisant, mais qui présente une véritable profondeur dramatique.
Par ailleurs, j'ai un enfant, et j'observe au quotidien la façon dont les enfants d'aujourd'hui ont une proximité, presque une intimité naturelle, avec les intelligences artificielles comme Siri ou Alexa. Cette familiarité m'a frappé. C'est l'une des raisons pour lesquelles j'ai voulu mettre à jour ce qui était déjà en jeu dans le film de 1983, de manière à ce que le spectateur enfantin d'aujourd'hui puisse s'approprier encore davantage le personnage de Buggy.
La franchise Doraemon a une dimension éducative assumée. Comment intégrez-vous cette responsabilité dans vos choix narratifs et visuels sans que le film ne bascule dans quelque chose de trop scolaire ?
Dans ce film, la dimension éducative passe par l'univers des fonds marins. En tant que parent, j'avais à l'esprit qu'il ne fallait pas mentir sur ce sujet, que l'on ne pouvait pas se permettre d'en donner une représentation approximative. J'ai donc mené une étude sérieuse sur la question océanographique, en dehors de toute considération liée à l'animation. Il faut savoir que la recherche scientifique sur les grands fonds a considérablement évolué depuis quarante ans, ce qui nous permettait d'intégrer des connaissances qui n'existaient pas encore à l'époque du film original. Pour ce qui demeure inconnu à ce jour, j'ai laissé une part à l'imagination, un espace où l'inventivité de l'univers Doraemon peut librement s'exprimer. Et bien sûr, j'avais aussi à cœur que la représentation visuelle de cet environnement soit suffisamment entraînante pour que les enfants y trouvent un motif de fascination plutôt qu'une leçon à subir.
Vous avez vous-même un enfant en âge scolaire. Comment être parent a-t-il transformé votre regard sur Doraemon, et comment travailler sur cette franchise a-t-il, en retour, transformé votre rapport à votre enfant ?
Ce que j'évoquais tout à l'heure à propos du caractère transgénérationnel, je le vis moi-même très concrètement. Dans mon enfance, mes parents me montraient Doraemon naturellement. J'ai grandi avec cet univers. Et je constate aujourd'hui que je fais exactement la même chose avec mon enfant. Et je pense que lorsqu'il sera adulte, il fera de même avec les siens. Ce passage de relais est lié, je crois, aux aspects éducatifs de la franchise, à cette dimension éthique qui enseigne de se préoccuper de ses amis, de prendre soin des autres. De génération en génération, on se dit que voilà un univers qui exercera une influence positive, fût-elle de l'ordre de l'inconscient. Je perçois cette transmission comme la perpétuation d'une certaine forme d'esprit japonais, peut-être.
Doraemon serait donc une philosophie de l’amitié ?
Oui, je pense que c’est très important. Doraemon permet de comprendre la valeur de l’amitié et d’en faire l’expérience.
Doraemon est un robot doté d'émotions, une machine à qui l'on prête une âme. À l'heure où l'intelligence artificielle s'installe concrètement dans nos vies, est-ce que Doraemon n'était pas prophétique sur notre relation à venir avec les machines ?
Je partage entièrement ce sentiment. Et je peux vous confier, L'une des difficultés les plus singulières de ce film a précisément été de traiter le personnage de Buggy, sachant que Doraemon lui-même existe déjà comme figure d'une intelligence artificielle amie.
Doraemon étant déjà là, nous avons dû, d'une certaine façon, l'effacer légèrement, le mettre en retrait, pour permettre à Buggy d'exister pleinement. C'est une forme de contradiction narrative, une dimension méta qui constitue l'un des défis les plus intéressants et les plus exigeants que nous ayons eu à relever.
Parmi les protagonistes principaux, Nobita, Gian, Suneo, Shizuka, de quel personnage vous sentez vous le plus proche ?
Je dirais Nobita, sans hésiter. Moi non plus, je n'étais pas particulièrement assidu dans mes études. Ce qui m'intéressait, c'était le dessin. Si l'on devait dresser une liste de mes compétences et capacités, c'est clairement là où je me débrouillais le mieux. Je me sens donc assez proche de ce personnage. Et d'une certaine manière, comme le père de Shizuka le dit de Nobita, l'empathie, cette capacité à ressentir ce que les autres vivent, me semble être la qualité première d'un bon réalisateur, tout autant que d'un bon ami.