Dossier : Manga, pourquoi et comment inviter un mangaka ? (2/3)

Dossier : Manga, pourquoi et comment inviter un mangaka ? (2/3) Aujourd'hui les mangakas sont de véritables stars dont la venue peut déchaîner les foules. S'il est indéniable que tout éditeur souhaite faire venir des mangakas en France, comment choisir qui inviter ? Comment organiser la venue d'un auteur ou d'un duo créatifs ? Quelles contraintes ? Et pourquoi ? Linternaute.com répond à vos questions.

Décider de l'invitation d'un auteur n'est que le prémice d'une longue aventure. Quelles sont les informations à transmettre aux ayants droit pour cadrer cette invitation ? Quelles sont les contraintes et désidérata des mangakas à prendre en compte ? Quel type de budget faut-il anticiper ?

Dans cette seconde partie de ce dossier (retrouvez la première partie ici), interviennent Satoko Inaba directrice éditoriale des éditions Glénat Manga, Perrine Baschieri directrice marketing des éditions Glénat Manga, Clarisse Langlet responsable événementiel aux éditions Pika, Stéphane Duval directeur des éditions du Lézard Noir, Bruno Pham directeur éditorial des éditions Akata, Ahmed Agne directeur des éditions Ki-oon et Stéphanie Nunez directrice de la communication aux éditions Kana.

Un auteur ne se déplace "presque" jamais seul

Quand on invite un auteur, il faut savoir que l'on n'invite pas "juste une personne". Chaque mangaka est accompagné par son éditeur (tanto), un représentant du département des droits, un référent de la maison d'édition françase et un interprète. Donc pour chaque auteur il faut penser que cela implique à chaque étape, a minima 5 personnes. Et si on invite un duo de mangaka, ce chiffre est doublé. Ce n'est pas qu'une question de coût, mais aussi de logistique, et ça a toute son importance. Par exemple, tous les restaurants n'ont pas forcément de place pour un groupe de 11 ou plus personnes.

"Le RER B a une très mauvaise réputation auprès des Japonais, souvent pris pour cible par les pickpockets, raconte Satoko Inaba, nous devons donc prévoir soit des taxis soit des transports privés. Il nous est arrivé d'avoir un auteur qui est venu avec 11 accompagnateurs. Dans ce cas particulier nous avons loué un minibus avec chauffeur, pour plus de souplesse".

En 2018, pour la venue de Yoshitoki Oima, cette dernière avait souhaité venir avec 6 assistants et un membre de sa famille plus deux éditeurs. Si l'on ajoute à ça deux interprètes, le représentant de l'ayant droit et un responsable du côté de l'éditeur, on atteint 14 personnes. Ce qui a son lot de contraintes, là aussi un mini-bus est nécessaire, nous raconte Clarisse Langlet. Cette dernière ajoute " l faut qu'il y ait tout le temps un représentant de Pika lors de la venue d'un auteur. Du matin au pick-up à l'hôtel, jusqu'au soir au retour à l'hôtel". Cette contrainte implique de tourner entre les différents membres de l'équipe et rappelle l'importance d'avoir un planning détaillé.

Lors des premiers échanges autour de l'invitation d'un auteur, si cette invitation n'est pas associée à un salon ou festival, les éditeurs proposent plusieurs dates, font preuve de souplesse. "Pour la venue de Messieurs Kishimoto et Ikemoto, la date a changé plusieurs fois tout au long des 8 mois de discussion qui ont précédé l'annonce de leur voyage", explique Stéphanie Nunez.

Le planning prévisionnel

Lors de l'envoi de l'invitation, un planning prévisionnel est préalablement envoyé. Ce dernier, très complet, contient des propositions pour l'ensemble du séjour, du décollage à Tokyo, jusqu'au retour au Japon. On est bien loin du faire part d'anniversaire pour les 14 ans du jeune Théo Brendel…

Avoir un préplanning détaillé évite les mauvaises surprises au moment de la "contractualisation" de la venue de l'artiste. Sur un planning il faut toujours valoriser les moments " plaisirs" : visite, rencontre avec les libraires qui défendent le titre tout au long de l'année… "Aujourd'hui la vidéo est un médium omniprésent, donc on demande toujours si le mangaka est d'accord à l'idée d'être filmé et même d'intervenir en live" (Perrine Baschieri). Plus l'éditeur est habitué à ce type d'échanges, plus le planning prévisionnel est riche et détaillé. "On a la chance d'avoir de l'expérience dans ce domaine. Aussi gagne-t-on énormément de temps d'échange avec un programme très détaillé. Ce qui rassure aussi nos interlocuteurs" (Satoko Inaba).

Ce planning va dépendre du type de venue de l'auteur, "on propose deux types de séjour, l'un court et l'autre plus long, avec des options touristiques en amont ou en aval des rendez-vous" (Clarisse Langlet).

Le Mont Saint Michel, une destination prisée des Japonais © Photo de Customerly sur Unsplash

Glénat, Pika, Ki-oon, tous proposent un planning extrêmement détaillé, parfois au quart d'heure près ! C'est ce fichier qui va poser les bases des leviers que l'éditeur compte activer avec la venue de l'auteur : interviews, conférences, dédicaces, librairies visitées mais aussi rendez-vous privés, dégustations, tourisme…

La venue d'un auteur laisse très peu de place à l'improvisation

"Lors de nos premières invitations, on imposait deux jours à Poitiers, se remémore Stéphane Duval, on invitait les mangakas à dîner chez nous. Une vraie maison française, un escalier en bois, des détails du vrai quotidien". Mais les contextes des invitations se sont complexifiés.

Parfois, l'invitation d'un auteur peut avoir des effets de bords positifs nous explique Perrine Baschieri : "il arrive que la venue d'un auteur débloque des validations d'opérations marketing qui prenaient un peu la tangente ". Il arrive même que la venue d'un auteur en facilite la venue d'un autre.

Des éditeurs aux petits soins pour les mangakas :

On ne le répétera jamais assez, exercer la profession de mangaka est un métier extrêmement éprouvant. La majorité des autrices et auteurs sacrifient une grande partie de leur vie, en travaillant nuit et jour pour assurer la publication périodique de leurs œuvres. Alors quand ces derniers accentuent ce sacrifice afin de libérer du temps pour rendre visite à leurs fans à l'étranger, les éditeurs mettent les petits plats dans les grands, pour les recevoir le plus dignement possible. Florilège des attentions et marques d'affections de ces derniers :

"Je choisis toujours l'hôtel avec une grande minutie. Il faut une chambre avec vue, mais aussi qu'il ne soit pas situé trop loin de bons restaurants ou du lieu de l'évènement, cela évite le taxi, souvent pénible pour un auteur" (Clarisse Langlet).

La gastronomie, fleuron de la notoriété de la France à l'étranger, est forcément un centre d'attention particulier. "On se renseigne sur les goûts et désidérata des auteurs. Par exemple, Kamome Shirahama souhaitait absolument déguster des escargots."

Les plateaux de fromages pantagruéliques sont récurrents, mais attention prévient Satoko Inaba "il ne faut pas que la somme des demandes ne devienne un piège. Les Japonais n'ont pas l'habitude d'une nourriture aussi riche que la gastronomie française où le beurre est très présent, il faut ajouter des moments avec des repas plus légers. Il faut aussi au moins une fois pendant le séjour prévoir un repas japonais". 

Qu'on se le dise, l'attractivité de la France est un atout dans toute invitation de mangaka : cocorico ! " On inclut toujours des moments libres afin qu'ils puissent visiter Paris ou la ville où se déroule la rencontre. On essaye d'ajuster au mieux nos propositions, pour ce faire il est important de comprendre l'humain derrière la plume. Nous discutons beaucoup avec le tanto de l'auteur. La visio est très pratique pour ne pas tomber dans le piège d'une surinterprétation d'un e-mail", nous explique Satoko Inaba.

Artistes oblige, les mangakas sont férus d'art sous toutes ses formes : tableaux, peintures, architecture… Visite privée du musée d'art nouveau de Maxim's pour Kamome Shirahama, découverte de la dernière demeure de Léonard de Vinci, le clos Lucé à Amboise, pour Hiro Mashima, féru d'architecture, "ces moments culturels sont une vraie bouffée d'air frais, un bonus et l'occasion de parler d'autres choses avec les mangakas. On a visité beaucoup d'églises avec Maître Mashima, qui nous a demandé quel était le rapport des Français à la religion. C'est le genre d'échanges auxquels on ne s'attend pas en amont mais dont on garde un souvenir à vie", se remémore Clarisse Langlet.

" Nous avons eu des auteurs qui nous ont demandé de visiter le Musée Fragonard de l'École Vétérinaire de Maisons-Alfort ou encore un mangaka travaillant sur une série de zombie - Call of the undead - qui souhaitait voir le Musée de l'écorché d'anatomie en Normandie, où l'on voit des mannequins qui exposent les différents degrés de décomposition d'un corps au gré du temps " raconte Perrine Baschieri.

Yoshiharu Tsuge avec les équipes du Lézard Noir et du FIBD © Lezard Noir

"Au Lézard Noir, nous avons un accueil familial, on déroge un peu aux règles, explique Stéphane Duval, il nous arrive à Angoulême de louer une maison, pas de prendre une chambre d'hôtel. On montre la France réelle, pas fantasmée. Tout comme dans nos mangas, nous essayons de montrer le Japon réel et non pas carte postale". Cette approche différente, nécessaire pour un petit éditeur qui n'a pas le budget des grands, fait mouche. Ainsi Minetaro Mochizuki a raconté de manière élogieuse dans le magazine Spirit son aventure au FIBD. Lui et Keigo Shinzo ont même dessiné les chats de la propriétaire de la maison louée pour l'occasion.

Les principales conditions à prendre en compte… et les plus surprenantes…

Le métier de mangaka est un métier particulièrement stressant, on sous-estime la proportion d'auteurs qui fument la cigarette. Et cela implique de prendre en compte l'addiction à la nicotine dans les plannings et "la prévision de pauses cigarettes ", explique Clarisse Langlet.

Une autre différence culturelle est la place du bain. Pour un Japonais, difficile de concevoir une chambre d'hôtel sans baignoire. Et pourtant ces dernières ont tendance à disparaître en Europe au profit de douches à l'italienne. Ce qui résonne comme une contrainte supplémentaire pour les réservations, "il faut s'assurer que chaque chambre dispose d'une baignoire. Mais aussi d'un bureau et on privilégie toujours celle avec la meilleure vue" explique Clarisse Langlet.

"On essaye de couvrir tous les angles morts en amont, pour ne pas avoir de déconvenue une fois l'auteur arrivé. On demande à chaque fois si l'auteur à des allergies alimentaires, s'il boit de l'alcool ou non, s'il est fumeur…, on demande vraiment tout", ajoute Stéphanie Nunez. Souvent les auteurs souhaitent visiter le salon, prendre le pouls de l'événement. C'est très compliqué.

Une venue sur le tapis rouge

Les éditeurs sont unanimes, quand un mangaka accepte de venir en France, il réalise un grand sacrifice. Normal que l'éditeur mette alors les petits plats dans les grands, billet d'avion en business class, hôtel 4 ou 5 étoiles, restaurant gastronomique "sont un minimum de respect envers ces auteurs qui sont des bourreaux de travail et qui acceptent d'avoir des conditions encore plus difficiles pour dégager du temps et venir en France", explique Ahmed Agne. C'est aussi l'occasion pour les employés des maisons d'édition de découvrir des lieux auxquels ils n'auraient pas songé.

Par exemple, "en 2018, nous avons emmené Yoshitoki Oima dans un restaurant avec vue sur Notre Dame. On essaye de proposer à nos invités une expérience incroyable, et nous, en retour nous avons une rencontre et des souvenirs inoubliables", explique Clarisse Langlet.

"On essaye pour chaque invitation d'avoir une activité originale. Par exemple à Angoulême les masterclasses de Naoki Urasawa et d'Inio Asano étaient diamétralement opposées. Maître Urasawa a fait un concert dessiné, alors que maître Asano a réalisé une masterclasse sur la création de manga", raconte Stéphanie Nunez.

La directrice de la communication aux éditions Kana enchaîne : "Takeshi Obata adore le fromage, lors de sa deuxième soirée au Mans, nous avons organisé une soirée de dégustation de fromage avec un maître fromager Meilleur ouvrier de France. Il a coupé son propre morceau de comté dans la meule et il l'a ramené avec lui au Japon".

Ce tapis rouge peut avoir un effet de bord pour les petits éditeurs, les mangakas n'ayant pas forcément l'information des différences de stature entre les maisons françaises pourraient s'étonner de la différence de traitement entre différentes invitations.

Un coût variable mais qui n'est pas la première préoccupation des éditeurs

Ahmed Agne explique que la venue d'un auteur peut coûter à la louche entre 20 000€ et 60 000€. Sans compter les activations à côté. Mais tous les éditeurs répondent unanimement. "Certains salons et festivals ont noué des partenariats avec les compagnies ANA et JAL, car ils prennent a minima 20 billets d'avion Tokyo-Paris tous les ans", explique Perrine Baschieri.

On ne peut pas se permettre de regarder à l'économie sur ce genre d'invitation, nous explique Clarisse Langlet, le mangaka doit rentrer au Japon avec des étoiles plein les yeux. C'est le minimum vis-à-vis de tous les sacrifices qu'il ou elle réalise pour pouvoir venir en France.

Chez Akata, on essaye de garder le budget d'invitation entre 10 000 et 20 000€ - sans compter les frais d'expositions - , "on essaye d'anticiper tous les imprévus, frais de taxi, autre pour éviter les mauvaises surprises. Pour diminuer les coûts j'essaye de faire l'interprétariat, c'est vraiment épuisant", confie Bruno Pham.

@editions.akata La seule, lunique, Moto Hagio nous fait lhonneur de venir en France à loccasion du Festival Internation de la BD dAngoulême qui aura lieu du 25 au 28 janvier prochain ! #motohagio #leclandespoe #fibd2024 #fibd #angouleme #manga #anime #akatamanga #shojomanga son original - Éditions Akata

Si l'invitation se fait dans le cadre d'un salon ou d'où un festival, le coût peut être partagé avec ce dernier. "Je contacte toujours en amont le festival ou salon où je souhaite inviter un auteur. S'ils ne sont pas intéressés au point de partager les frais alors je ne vais pas plus loin dans le processus d'invitation", explique Bruno Pham.

La venue d'auteurs pendant des moments de forte activité touristiques peut avoir un impact sur les prix des billets d'avion. Par exemple, la venue de Takeshi Obata et de Akinari Asakura pour le lancement de Show-ha Shoten coïncidait aux matchs de l'équipe du Japon lors de la coupe du monde de Rugby en France, et le prix des billets d'avion avait doublé. Cela a un impact non négligeable sur le budget de leur déplacement.

Qui dit coût d'une invitation, dit prise en compte de l'amortissement de cette venue. La venue d'un auteur n'est pas rentabilisée en une semaine, c'est un investissement sur la durée. "Il faut que la presse joue le jeu. Il faut aussi que l'on fasse attention à ce que la venue d'un auteur ne soit pas masquée par d'autres qui récolteront toute la visibilité", analyse Bruno Pham.

L'évolution des contraintes pour les invitations

Avec l'explosion des réseaux sociaux et des travers qui peuvent les accompagner, de plus en plus de mangakas refusent de montrer leurs visages à découvert. Rappelons que les cas de harcèlement au Japon peuvent aller très loin. L'auteur de Kuroko's Basket a reçu par la poste, de même que son université, des courriers avec de la poudre chimique. Si l'auteur a été arrêté et condamné à de la prison ferme, c'est une situation que la plupart des mangakas souhaitent ne pas connaître.  

Perrine Baschieri explique : " On a mis en place toute une procédure avec un système de paravent et un circuit d'accès pour que les rencontres entre l'auteur et le fan soient un moment intime, privilégié et qui permet de respecter l'anonymat de ce dernier".

Paru Itagaki et son légendaire masque © Ki-oon

Certaines autrices souhaitent que leur genre reste un secret, auquel cas cela rend impossible toute interview pour la Radio ou la télévision. "Se priver des photos ou de vidéos, casse forcément l'impact médiatique de la venue d'un mangaka. Quand on travaillait avec Delcourt, lors de la venue de Natsumi Aida, nous avions décroché une interview dans Le Parisien, mais la photo était obligatoire. On a réussi à négocier à ce qu'elle tienne le manga Switch Girl devant son visage sur la photo", précise Bruno Pham.

"Paru Itagaki a contourné la contrainte de ne pas vouloir montrer son visage avec l'univers de son manga et a mis un masque de poule qu'elle a fait faire sur mesure pour l'occasion, et qu'elle utilise encore aujourd'hui", explique Ahmed Agne.

N'oublions pas les contraintes indépendantes de l'auteur, comme s'assurer qu'il y a des stocks sur l'ensemble des titres de ce dernier au catalogue.

Dans le prochain, et dernier, opus de ce dossier nous explorerons ce qu'il se passe une fois qu'un auteur a accepté une invitation. De l'organisation des conférences, séances de dédicaces aux interviews et surprises qui peuvent venir bouleverser un planning préparé avec minutie…

Retrouvez la première partie de ce dossier en cliquant ici