"Trop de tatoueurs tuent le tatouage" : le cri du coeur de Tin-Tin avant le Mondial

"Trop de tatoueurs tuent le tatouage" : le cri du coeur de Tin-Tin avant le Mondial Le légendaire tatoueur Tin-Tin livre un bilan sans concession sur l'évolution d'un art qu'il a porté au sommet.

Tatoueur depuis 42 ans, Tin-Tin a vu son métier passer de l'ombre à la lumière du showbiz. Dans un entretien sans concession, le "parrain" du tatouage français nous livre un bilan sur l'état du 10e art : si le niveau artistique n'a jamais été aussi haut, il ne cache pas son inquiétude face à l'évolution d'une technique devenue trop accessible et l'imposture de certains styles modernes.

Tin-Tin se souvient d'une époque où arborer une pièce sur l'avant-bras était un acte de rébellion. Aujourd'hui, le tatouage s'est banalisé jusqu'à l'excès. Pour lui, le contraste est saisissant : "avant, pour faire peur aux gens dans le métro, il suffisait d'avoir les deux bras tatoués pour que tout le monde pense que je sortais de tôle. Aujourd'hui avoir les deux bras tatoués c'est devenu une banalité."

Cette démocratisation s'explique aussi par une révolution matérielle. L'époque des machines à régler soi-même et des aiguilles à stériliser à l'autoclave semble bien loin. Aujourd'hui, la technologie a brisé la barrière à l'entrée du métier. "Devenir tatoueur et savoir régler les machines, c'est aussi simple que de visser une ampoule", regrette l'artiste. Désormais, tout passe par des cartouches prêtes à l'emploi : "Clac-clac, en 2 secondes vous avez la même machine pour tous les styles d'aiguilles. Tout est jetable, on peut mettre ce matériel dans un sac à dos".

Tin-Tin, pionnier du tatouage en France et créateur du Mondial du Tatouage depuis 1999. © LeelooDo

Cette facilité technique est à double tranchant selon lui : "C'est pour ça que tout le monde tatoue dans sa cuisine, dans la chambre du copain... Il y a des trucs horribles qui se font. Mais ça simplifie aussi la vie des vrais artistes. Il y a du bon et du mauvais dans tout ce qui se passe."

Au-delà de la technique, c'est un séisme social et économique qui frappe les studios. La multiplication des praticiens à domicile sature le marché et crée une forme de concurrence déloyale qui fragilise les boutiques ayant pignon sur rue. "Ça casse les prix, et c'est ça le problème : il y a trop de tatoueurs aujourd'hui et trop de tatoueurs tuent le tatouage", s'alarme Tin-Tin. "Les boutiques ferment les unes après les autres, même celles qui sont là depuis 30 ans. Moi-même, qui suis le plus connu de tous, je travaille vraiment moins qu'avant."

Et ce constat dépasse nos frontières : "Dans le monde entier c'est pareil. Le métier se casse la gueule parce qu'il n'y a plus de règles. Même aux États-Unis, les tatoueurs de Miami Ink ou L.A. Ink, des mecs hyper connus qui passent à la télé, qui sont censés être bookés sur des années, ils ne travaillent plus."

La Méduse du Caravage par Tin-Tin. © Tin-Tin Tatouages

Tin-Tin ne mâche pas ses mots contre les dérives "conceptuelles" du tatouage moderne, qu'il compare aux provocations de la FIAC ou de Jeff Koons. "Pour être millionnaire aujourd'hui, il suffit de scotcher une banane contre un mur. Dans le tatouage aussi, il y a des escrocs, il y a des gens qui font de l'Ignorant Style, le tatouage le plus dégueulasse possible avec le plus de discours derrière. Il suffit d'avoir des mécènes pour que ça marche... C'est l'époque on n'y peut rien".

Malgré ce constat sombre, il reconnaît que l'arrivée de peintres et d'illustrateurs dans le milieu a fait exploser le niveau graphique mondial. "Il n'y a pas 100 fois plus de tatoueurs, il y a au moins 1 000 fois plus de tatoueurs. Avant on était 10 dans le top des meilleurs mondiaux, aujourd'hui c'est un top 10 000." Mais il prévient la nouvelle génération : la facilité, le marketing, le jeu de followers, l'ère de TikTok et du 'je me mets en scène tout seul, je me crée ma propre télé' ne remplaceront jamais le talent brut. "Les jeunes tatoueurs vont devoir travailler beaucoup plus qu'avant pour tirer leur épingle du jeu."

Pour Tin-Tin, l'avenir du métier réside dans la transmission de cette éthique. Interrogé sur la relève, il cite immédiatement ses anciens apprentis : "Ceux qui incarnent ma rigueur, ce sont Maud Dardeau, Emma Rouquette ou Abdel Pedro. J'en suis très fier. Ce sont des artistes incroyables qui ne m'ont jamais lâché." Il conclut avec émotion sur cette filiation : "Ils volent de leurs propres ailes, mais ils ont transmis ma vision et mon authenticité. S'il y a un héritage à transmettre, c'est eux. Ils sont toujours fidèles, toujours derrière moi."