"J'ai tatoué la terre entière" : Tin-Tin annonce l'ultime édition du Mondial du Tatouage

"J'ai tatoué la terre entière" : Tin-Tin annonce l'ultime édition du Mondial du Tatouage Entre fierté du chemin parcouru et réalités économiques d'un Mondial colossal, Tin-Tin nous explique pourquoi 2026 sonne comme un adieu, à moins que le public n'en décide autrement.

Le Mondial du Tatouage s'apprête à vivre son ultime édition à la Grande Halle de la Villette, du vendredi 30 janvier au dimanche 1er février 2026. C'est un Tin-Tin sans filtre, détendu mais "bloqué par la neige" en Normandie, qui nous a accordé cet entretien. Loin de l'effervescence de la Grande Halle de la Villette, celui qui a tatoué les plus grandes stars mondiales dresse le bilan d'une vie de combats et de succès, alors que s'annonce, peut-être, la fin du voyage.

Linternaute : Après des décennies de combat pour imposer le Mondial du Tatouage, pourquoi avoir décidé que 2026 serait la fin du voyage ? Et à quelques semaines de la fin, quel est votre état d'esprit ? Est-ce un sentiment de mission accomplie ou plutôt d'inachevé ?

Tin-Tin : C'est mission accomplie. Tout le monde dit que c'est la meilleure convention du monde depuis un bon moment, c'est l'avis général et c'est le mien aussi étant donné que j'en connais beaucoup des conventions dans le monde et que j'en ai fait dans le monde entier, du Japon jusqu'aux États-Unis. C'est effectivement un événement très à part et très différent de tout ce qui se fait ailleurs. Donc au niveau de l'accomplissement, j'en suis content.

Pour l'arrêt définitif, je dois vous avouer qu'on a surtout fait un effet d'annonce. Si le public revient, ce ne sera peut-être pas la dernière. On fait un peu comme Charles Aznavour qui a annoncé sa tournée d'adieu tous les ans ! On verra à la fin de l'événement comment on va retomber sur nos pattes, mais on préfère s'en aller en beauté plutôt que de pleurer.

Justement, vous évoquez des difficultés financières pour un événement qui semble pourtant être un succès...

Tin-Tin : Le problème, c'est qu'on n'est pas sous statut d'association. Je fais des contrats de travail à tous les intervenants, je paye tout le monde, je ne touche aucune subvention, et la Villette ça coûte une fortune. La salle nue, c'est déjà 200 000 euros pour le week-end. Avec la scène, la sécurité, le ménage, l'électricité... on arrive vite à des sommes folles. Il fut un temps où on a battu le record d'affluence de la Villette, avec 35 000 entrées, en 2015. Aujourd'hui, on arrive difficilement à 12 000 entrées payantes. On perd 1 000 entrées chaque année depuis 2016. Si ça me rapporte moins d'argent que ça m'en coûte, vous comprenez bien que je n'ai pas envie de continuer. 

Tin-Tin, le créateur du Mondial du Tatouage, ici à la Grande Halle de la Villette. © SIPA (publiée le 08/01/2026)

Et c'est de plus en plus difficile parce qu'aujourd'hui, il y a trop de conventions. Il y en a partout, tous les week-ends, dans chaque petite ville. Les gens ne se déplacent plus à Paris pour voir du tatouage, ils attendent que la petite convention locale arrive chez eux. Avant c'était des tatoueurs qui organisaient des conventions, maintenant ce sont des gens qui font ça pour faire de l'argent...

Lorsque vous avez lancé la première édition au Bataclan en 1999, auriez-vous imaginé que cet événement deviendrait une telle référence mondiale, transformant des tatoueurs de l'ombre en véritables rockstars ?

Tin-Tin : Déjà à l'époque, je me doutais que ça allait devenir ce que c'est devenu. Je l'ai vu partir, ce mouvement. La première au Bataclan, puis au Trianon, c'était une ambiance "cabaret" dans des théâtres, ça ne ressemblait à rien de ce qui se faisait auparavant. C'est resté dans la mémoire de tout le monde. J'ai cet avantage de naviguer dans les conventions depuis les 42 ans que je suis tatoueur. Je connais la scène internationale, tous mes meilleurs amis sont là : en 42 ans j'ai eu le temps de rencontrer des gens, de faire quelques fêtes et d'aller travailler dans quelques boutiques et conventions, donc c'est vraiment un milieu que je connais très très bien, autant les Australiens que les Japonais, les Brésiliens, voilà je suis un peu connu dans le monde entier on va dire. Et les gens me connaissent et je les connais aussi, et ceux que je connais pas c'est eux qui me connaissent donc je suis devenu un peu une référence des conventions qui ressemblent pas aux autres. Et puis j'ai jamais vraiment fait ça pour gagner des sous : à chaque fois que j'ai fait des conventions, l'argent que j'ai gagné je l'ai réinvesti pour faire un truc encore mieux l'année d'après.

C'était quand même pas rien de faire venir Philippe Decouflé, l'un des plus grands chorégraphes de la terre et ça coûte des sous fatalement ! Mais j'ai réinvesti, je m'en foutais car pour moi le principal c'était de créer des événements uniques et du jamais vu avant. Et de faire venir des tatoueurs incroyables du monde entier... Là je ne pourrais même pas vous en donner un plus qu'un autre parce qu'ils sont tellement tous incroyables les uns autant que les autres. C'est vraiment ce qui se fait de mieux, la crème de la crème dans le monde entier. Et j'en suis fier déjà. J'ai envie de vous dire : oui, je me doutais que ça allait devenir très gros.

"J'ai fait tout le showbiz : de Beyoncé à Jay-Z en passant par Angelina Jolie et Brad Pitt. Quand des gens comme ça arborent des tatouages, le regard du public change."

Le Mondial a commencé avec une culture de bikers et de marginaux. Aujourd'hui, vos clients sont aussi des cadres, des étudiants ou des mères de famille. Est-ce que le tatouage n'a pas perdu son âme en devenant un produit de consommation de masse et ne regrettez-vous pas l'époque où arborer un tatouage était un véritable acte de subversion ?

Tin-Tin : Bah pas du tout ! Parce que l'acte de subversion et la culture biker, ce n'était pas uniquement ça. Il y a toujours eu des rois, des reines et des célébrités qui se faisaient tatouer, de tout temps. Ça n'a jamais été forcément que les marginaux. Après, c'était ceux qui le montraient surtout, ceux qu'on voyait, et la rumeur qui courait... mais moi, j'entends ça depuis que je suis tatoueur en fait. Depuis 40 ans, j'entends dire : "Ah oui, avant c'était les marins, les voyous", alors qu'en fait, on me disait déjà exactement pareil il y a 40 ans ! Et déjà à l'époque, je tatouais des mères de famille, des étudiantes, des gens de tous les milieux.

Ce qui a fait que ça a changé, c'est qu'il y a eu beaucoup de chanteurs, beaucoup d'acteurs. J'ai tatoué des tonnes de célébrités. J'ai fait tout le showbiz français et international : de Beyoncé à Jay-Z en passant par Philippe Starck ou Florent Pagny. Angelina Jolie et Brad Pitt sont venus chez moi. Quand des gens comme ça, adulés par la planète entière, arborent des tatouages, forcément ça plaît à tout le monde et ça n'est plus mal vu. Le Mondial est le reflet de cette victoire : le tatouage est enfin devenu le 10e Art.

Tin-Tin et Kad Merad, sponsor de l'édition 2018 du Mondial du Tatouage à la Grande Halle de la Villette. © SIPA (publiée le 07/01/2026)

Je me souviens quand j'ai commencé à travailler pour Jean-Paul Gaultier : du jour au lendemain, tous ceux qui n'aimaient pas les tatouages mais qui aimaient Jean-Paul Gaultier se sont mis à les aimer. Vous savez, l'esprit des gens change assez rapidement. Et non, je ne regrette rien, c'est une bonne chose que ça touche tout le monde. C'est là qu'on voit que c'est devenu global : aujourd'hui, pour impressionner les gens, il faut s'en faire partout sur le visage ou se tatouer le blanc des yeux... alors qu'avant, pour faire peur aux gens dans le métro, il suffisait d'avoir les deux bras tatoués pour que tout le monde pense que je sortais de tôle. Aujourd'hui, avoir les deux bras tatoués, c'est devenu d'une banalité totale. Le principal, c'est qu'il y ait de jolies choses. Et les vilains tatouages, il faut quand même reconnaître qu'il y en a de moins en moins, le niveau artistique augmente vraiment.

On voit les avancées techniques au Mondial ? Quelles sont les nouvelles tendances ?

Tin-Tin : Les nouvelles tendances, c'est surtout du réalisme et des couleurs incroyables. C'est fou, la qualité graphique atteint vraiment des sommets et chaque année c'est de plus en plus beau. Vous pouvez voir ça sur toutes les pages du Mondial. Après, il y a toujours les courants traditionnels : le noir, le tribal, le polynésien, l'indonésien... Heureusement que tout le monde ne fait pas pareil ! Mais le réalisme, là, ce sont des vrais artistes qui savent faire ça.

Qu'est-ce qui attend les visiteurs côté artistique et programmation pour cette ultime édition ?

Tin-Tin : On a un programme incroyable, notamment avec Frank Margerin, le créateur de Lucien, qui est un fidèle. On expose aussi pour la première fois Aimée Cornwell, une artiste du Pays de Galles qui fait des peintures et des tatouages tellement jolis. Son père était tatoueur, on se connaissait il y a très longtemps, et aujourd'hui c'est sa progéniture qui est devenue "suprématique" et qui va exposer ses peintures. J'ai toujours réinvesti mon argent pour faire des trucs uniques, comme faire venir Philippe Decouflé à l'époque.

Tin-Tin et le jury du Mondial du Tatouage lors de la 8e édition : Mark Mahonney, Kari Barba, Luke Atkinson, Bill Salmon et Filip Leu. © SIPA (publiée le 08/01/2026)

Et pour le jury, on a la crème de la crème : Mark Mahoney, le tatoueur de toutes les stars hollywoodiennes qui est une légende vivante à Los Angeles, Filip Leu, considéré par beaucoup comme le meilleur tatoueur au monde... On a eu Bill Salmon qui est malheureusement décédé et c'est sa femme qui le remplace aujourd'hui, ou Kari Barba qui m'a tatoué en 1990 à l'époque où il n'y avait pas de femmes qui tatouaient. Côté scène, on a Napalm Death, Ten56, TSS... Chaque groupe nous coûte le prix du budget total de n'importe quelle autre convention !

Linternaute : En fait, vous faites un peu le "Hellfest" du Mondial du Tatouage !

Tin-Tin : Un peu ouais ! Parce qu'on a une programmation un peu metal quand même, et d'ailleurs c'est un chouette public même si ce n'est pas forcément ma musique préférée, le metal pur. Ultra Vomit ou Mass Hysteria, ce sont des potes. On a eu Dog Eat Dog, Skip the Use, Madball... Qui on a eu encore ? Il y en a eu tellement chaque année donc ils me reviennent même pas tous en tête comme ça ! Aucun organisateur ne met 20 000 euros de cachet dans un groupe pour une convention, ça n'existe pas ailleurs dans le monde.

Linternaute : Y a-t-il un artiste que vous auriez rêvé d'exposer au Mondial mais qui vous a toujours échappé ?

Tin-Tin : Non, jamais ! On a tout eu. Après, il y en a qui sautent certaines années et qui reviennent, comme Steve Butcher, qui est un tatoueur incroyable. Ça faisait plusieurs années qu'il ne venait pas, et là, le fait d'annoncer que c'est le dernier, tout le monde se rue : "Ah non, c'est le dernier Mondial, il faut qu'on en soit !". C'est pour ça que l'annonce de la "dernière", comme je vous le disais, ça crée un engouement général à tous les niveaux.

Tous les grands peintres, tous les illustrateurs... de Shawn Barber jusqu'à Mike Dorsey, j'ai eu tous mes préférés. Il n'y en a pas vraiment qui manquent à l'appel. J'ai une telle réputation que tout le monde veut venir : quand je demande à des artistes dont je suis fan s'ils veulent exposer, ils répondent présent tout de suite.

Concert de Mass Hysteria au Mondial du Tatouage en 2018. © SIPA (publiée le 08/01/2026)

Après ces 26 années de Mondial, quel est le souvenir le plus marquant, la plus grande fierté que vous garderez de l'aventure ?

Tin-Tin : C'est tous les groupes qu'on a eus les uns après les autres ! On a eu tellement de super groupes au cours des années, de Skip the Use à Dog Eat Dog en passant par Mass Hysteria et Ultra Vomit... Puis d'avoir eu Philippe Decouflé, j'en suis assez fier aussi parce que c'est quand même celui qui a fait les JO d'Albertville, c'est vraiment un chorégraphe connu dans le monde entier.

Après, la fierté, elle est sur l'ensemble. C'est d'avoir tatoué la terre entière, mais aussi d'avoir eu les meilleurs tatoueurs de la planète. Personne n'a jamais fait des concerts comme j'ai fait dans toutes les conventions du monde, personne ne met 20 000 euros dans un cachet. On a fait briller les yeux de pas mal de monde et on dit que c'est la meilleure convention de tous les temps. Ça restera toujours comme ça dans la mémoire collective à coup sûr. De ça, j'en suis assez fier effectivement...