Cette blague d'un élève de 6 ans avait provoqué une grève de profs, elle dit beaucoup de notre société
Tout est parti d'un geste anodin, presque enfantin. Le 22 novembre 2024, à l'école Victor-Hugo de Graulhet (Tarn), un élève de six ans a retiré la chaise de sa maîtresse alors qu'elle s'apprêtait à s'asseoir. Une mauvaise blague mais l'enseignante était tombée lourdement et avait souffert d'une commotion. Le lundi suivant, aucun professeur n'était présent, rapporte La Dépeche du Midi. Tous s'étaient mis en grève, en délégation ou en arrêt maladie.
Le lendemain, alors que tout semblait être rentré dans l'ordre, une AESH (accompagnante d'élève en situation de handicap) était bousculée par un enfant. Une nouvelle grève fut lancée. "Il existe dans cette école des problèmes de souffrance au travail qui doivent être entendus", indiquait un délégué départemental du syndicat UNSA.
Ce faits divers en dit beaucoup sur un malaise très présent dans nos écoles : l'indiscipline fait souffrir "physiquement et psychologiquement" les professeurs, comme l'explique Eirick Prairat, professeur de philosophie de l'éducation à l'Université de Lorraine. "Le professeur chahuté a l'étrange sentiment d'être à la fois victime et coupable", écrit-il dans The Conversation. Ce membre de l'Institut universitaire de France (IUF) y voit une remise en cause de l'autorité, vécue comme une forme d'humiliation, mais aussi "la conséquence d'une faute personnelle" (stature professionnelle peu assurée, incapacité à nouer un dialogue constructif avec des élèves).
Selon une note du conseil scientifique de la Fédération des conseils de parents d'élèves (FCPE) relayée par l'Express, "la discipline s'est assez régulièrement dégradée" ces dernières années. En se basant sur l'index du "climat de discipline" de Pisa, la France se classe avant-dernière parmi 72 pays, juste devant la Tunisie. L'auteur du rapport et professeur émérite en sciences de l'éducation, Denis Meuret, souligne que la discipline est globalement meilleure dans le privé, les bons établissements et les lycées.
D'après Eirick Prairat, cette indiscipline n'est plus celle d'hier. Le chahut d'autrefois, ritualisé autour d'un chef, limité à certains moments (fin de semaine, un peu avant les vacances) ou lieux, laissait encore place à une autorité professorale. Aujourd'hui, il est devenu "chronique et diffus". Il a lieu dans la cour, les couloirs, les toilettes, la classe… Bruits de fond, interruptions, provocations : le chahut est permanent.
Cette évolution affecte la perception du métier d'enseignant, d'après lui, "en faisant passer au second plan la tâche de transmission par rapport à celle de maintien de l'ordre." L'enquête internationale Talis menée par l'OCDE en 2019 révèle que 35% des enseignants français disent faire face à des problèmes de discipline, contre 28 % dans les autres pays. Ce climat tendu fait perdre l'équivalent de 7,5 jours d'enseignement par an aux élèves des collèges en réseau d'éducation prioritaire.
A l'école Victor-Hugo de Graulhet (Tarn), les enseignants ont été reçus par la Direction des services départementaux de l'Éducation nationale (DSDEN). Le rectorat avait mis en place plusieurs mesures : présence d'un conseiller pédagogique, mobilisation d'une psychologue, d'une assistante sociale et de l'infirmière scolaire du collège voisin.