Etorôji Shiono (Übel Blatt) : "le plus gros défi de ma carrière de mangaka, c'est le temps"
Etorôji Shiono est un mangaka principalement connu pour son œuvre majeure, Übel Blatt, une série qui a su captiver un large public grâce à son univers mature, son intrigue complexe et son style graphique très travaillé.
Son talent pour mêler action, drame, vengeance, politique et fan-service, dans un cadre médiéval-fantastique, lui a permis de se démarquer sur le marché international du manga, et notamment en France où sa série a rencontré un succès considérable, permettant à Ki-oon de passer à un niveau de notoriété supérieur. Il s'agit de la première série de l'éditeur à franchir le cap du million de tomes vendus. Et c'est le second manga de dark fantasy le plus vendu en France, juste derrière l'indétrônable Berserk.
Le public français a particulièrement adhéré à l'œuvre d'Etorôji Shiono pour plusieurs raisons. D'une part, l'ambiance sombre et la profondeur psychologique des personnages ont su toucher un lectorat avide de récits plus adultes et complexes. D'autre part, la qualité du dessin, le dynamisme de la mise en scène et la richesse narrative ont contribué à rendre l'univers immersif, propice à la fidélisation.
Six ans après la fin d'Übel Blatt, le mangaka Etorôji Shiono revient avec une suite aux aventures de l'elfe Köinzell. L'occasion rêvée pour Linternaute.com de s'entretenir avec le prolifique mangaka dans les nouveaux locaux tokyoïtes de l'éditeur Square Enix.
Linternaute.com : vous avez commencé dans une école d'animation. Qu'est-ce qui vous a attiré dans ce métier ?
Etorôji Shiono : Quand je suis rentré dans cette école, je n'avais pas du tout en tête l'idée de devenir un jour mangaka. Cette école m'a avant tout permis de sortir de chez moi, de me rendre à Tokyo. Le métier de mangaka est arrivé plus tard, après plusieurs années (monsieur Etorôji a travaillé quatre ans en tant que designer dans un studio de jeu vidéo, NDLR) dans le monde du travail.
Y a-t-il eu un déclic à l'origine de ce changement ?
J'avais à l'époque un collègue qui écrivait des dôjinshi (fanzines dessinés, NDLR). Un jour, il m'a proposé de dessiner une page dans un de ses numéros. J'ai pris énormément de plaisir à réaliser cette page. Petit à petit, je me suis mis à dessiner des histoires et, avant que je ne m'en rende compte, je publiais mes propres dôjinshi.
Qu'avez vous appris pendant vos quatre ans en tant que graphiste chez un éditeur de jeux vidéo que vous utilisez dans votre carrière de mangaka ?
Il y a eu un moment où, pour un jeu, je devais dessiner énormément de grenouilles. J'ai emprunté une encyclopédie animalière pour m'entraîner. Et j'ai aussi dessiné d'autres animaux. Ce n'est pas quelque chose que j'avais particulièrement travaillé avant. Je pense que j'ai beaucoup progressé sur les dessins animaliers grâce à mon expérience dans le jeu vidéo.
Vous rappelez-vous de quoi parlait votre premier dôjin ?
C'était une parodie de jeu vidéo. Il ne faisait que quelques pages.
Enfant, vous étiez fan de Doraemon, et vous avez déclaré lors de votre venue en France aimer les titres plutôt légers et comiques. Est-ce toujours le cas ?
Tout à fait. J'aime beaucoup ce genre, même si dernièrement je n'en ai pas lu tant que ça.
Au début d'Übel Blatt, vous aviez entendu dire que les mangas de fantasy ne marchaient pas. Aujourd'hui, on a l'impression que c'est le genre qui prédomine. Est-ce que vous avez le sentiment d'avoir été un "ouvreur de portes" grâce au succès de votre manga ?
Je n'aurais pas du tout cette prétention. Je me souviens en effet qu'à mes débuts, on m'avait dit que les mangas de fantasy ne se vendaient pas trop. À cette époque, j'écrivais aussi des mangas érotiques, et on m'avait expressément invité à ne pas inclure d'éléments de fantasy dans mes mangas érotiques. Mais chez Square Enix, la fantasy est un domaine qui est aimé et respecté donc je n'ai pas eu peur d'un possible échec.
Comment est née l'idée de cette suite ? Est-ce vous ou votre éditeur qui en êtes à l'origine ?
J'avais d'autres idées en tête, mais quand j'ai pris en compte le potentiel d'une sérialisation, je me suis dit qu'une suite était le sujet avec le plus de potentiel.
Est-ce que le projet d'adaptation en anime de la première série a été un déclencheur ? Qu'avez vous ressenti en apprenant cette annonce ?
Je me suis avant tout demandé "mais c'est un vieux manga, pourquoi l'adapter maintenant ?". J'ignore encore ce qui a motivé cette adaptation. J'en suis évidemment content mais, en même temps, ça a généré un peu de stress de mon côté, ça a réveillé la crainte du "et si ça ne marchait pas ?".
En vous lançant dans cette suite d'Übel Blatt, j'imagine que vous avez relu tous les tomes de la première série. Y a-t-il quoi que ce soit que vous auriez aimé faire différemment, avec votre oeil de mangaka plus mature ?
Je ne l'ai pas relu du tout. Par contre, il y a énormément de choses que j'aimerais changer ou corriger. Aussi bien en termes d'histoire, de rythme ou même de dessin. J'ai un petit peu honte de certains passages, c'est d'ailleurs pour ça que je n'ose pas relire mes anciens mangas.
Avez vous un exemple en particulier en tête ?
C'est très difficile de ne citer qu'un seul exemple. Mais le plus important, c'est que j'ai dessiné le manga avec cette sensation de manquer de temps. Alors j'aimerais prendre le temps de tout redessiner, au meilleur de mes capacités.
Quel est le premier personnage que vous avez eu envie de redessiner en vous lançant sur ce projet ?
Je pense que mon premier instinct m'a poussé vers Köinzell et Elsaria. Probablement car ils sont au centre de l'intrigue d'Übel Blatt II.
Qu'avez vous ressenti en retrouvant ces "amis" que vous aviez perdus de vue ?
Je n'ai pas l'impression qu'il s'est écoulé autant de temps que ça depuis nos au revoir.
J'avais encore leur designs bien en tête. Mais comme j'ai dessiné des univers très distincts entre temps, il m'a fallu un petit temps d'adaptation. Je pense que la plus grosse différence concerne mon trait, qui a évolué entre-temps.
Entre la première et la seconde série, il ne s'est écoulé qu'un an dans l'histoire. Pourquoi ce choix ?
La première partie d'Übel Blatt se termine sur une grosse guerre. Plutôt que de reprendre cette nouvelle série sur une nouvelle guerre, un nouveau conflit majeur, je me suis dit qu'il serait plus intéressant de commencer l'histoire sur une période plus calme. Que la tension monte petit à petit, portée par des évènements ou incidents ici et là.
L'ambiance de l'œuvre a un peu changé. Était-ce une volonté éditoriale de limiter le fan-service ?
Je n'ai pas eu de demande de mon éditeur en ce sens. Je n'en avais même pas conscience, pour tout vous dire. J'ai eu plus de temps pour travailler sur Übel Blatt II en amont de la publication. Je me suis posé et j'ai fortement travaillé l'intrigue en me concentrant sur l'univers. Cela a pu inconsciemment densifier une partie de contenu au détriment du fan-service.
Combien de temps en amont avez-vous travaillé sur cette suite ?
J'ai commencé à travailler sur l'intrigue et l'univers pendant que je travaillais encore sur ma série précédente Deep Insanity NIRVANA (NDLR : Manga compagnon du jeux vidéo éponyme, complet en six volumes). Entre six mois et un an. Difficile d'être plus précis.
On a l'impression, à la lecture du premier volume, que vous avez envisagé Übel Blatt II comme une oeuvre symétrique de la première série : la secte de Glenn souhaite venger ce dernier, Irgaf à l'instar de Köinzell interrompt une célébration par un bain de sang. Elsaria est encore aux côtés de Köinzell mais elle n'est plus son ennemie… Comment avez-vous abordé l'évolution des rôles des différents protagonistes ?
Tout s'est déroulé extrêmement naturellement. Köinzell a changé de position par rapport à la première partie, il a accompli sa vengeance, il fait partie des gens au pouvoir, dorénavant. C'est une évolution logique, et il en va de même pour les autres protagonistes. En tout cas, je n'ai pas sciemment tenté de faire une inversion des rôles ou des scènes.
Vos scènes de combat sont d'une générosité incroyable, comment les travaillez-vous ?
Je n'ai pas l'impression de travailler particulièrement les scènes de combat. Je ne fais pas de recherches sur des films d'action ou autres pour m'inspirer de combats existants. Bien entendu, j'apporte énormément de minutie aux scènes d'action en général. Maintenant que vous me le dites, il y a une chose que je mimique, c'est la prise en main d'une arme. Parfois, je suis pris d'un doute sur comment un personnage doit tenir son épée. À ce moment, je vais prendre un manche pour observer comment est ma poigne selon différents mouvements.
Mais je n'ai aucun modèle ou inspiration en dehors de moi-même. Cependant, il m'arrive de lire des mangas pour me rebooster.
Des titres en particulier ?
Je reviens très souvent à Hokuto no Ken. À chaque relecture, j'ai un boost de motivation.
On a l'impression que vous accordez un peu plus d'importance à expliquer la psychologie des personnages. par exemple le poids de la responsabilité pour Digrun, ou le caractère changeant d'Elsaria (quand elle est dans son rôle de reine, ou quand elle est juste l'amie de Köinzell). Pourquoi est-ce si important ?
Là encore, je n'ai pas l'impression d'avoir pris cette décision de manière consciente. Dans la première partie d'Übel Blatt, il y avait des combats en permanence. J'ai modifié le rythme dans Übel Blatt II et c'est ce changement qui permet de développer un peu plus ces aspects des personnages.
Vous ne connaissiez pas la fin d'Übel Blatt première partie en démarrant la série. Qu'en est-il pour Übel Blatt II ?
J'ai une idée un peu vague de la fin, mais je n'ai pas de vision du nombre de péripéties qui vont agrémenter le chemin de Köinzell et consorts.
Revenons sur la première partie d'Übel Blatt. Comment est né le pitch d'Übel Blatt ? Racontez-nous la genèse de cette série.
Mon éditeur m'a parlé d'une possible sérialisation. Il faut savoir qu'à cette époque, je n'avais rien produit de plus de 8 pages, surtout des anthologies dans les univers de jeux vidéo.
Mais comme l'éditeur lançait un nouveau magazine (le Gangan YG, NDLR), il y avait une place pour moi si jamais j'étais intéressé par proposer une série. On a réfléchi avec mon éditeur, puis on a proposé cette histoire. Et, presque contre toute attente, ça a bien marché. Rétrospectivement, je me rends compte que j'ai eu énormément de chance.
L'univers d'Übel Blatt mélange fantasy avec un peu de steampunk. Comment et pourquoi avez-vous décidé de mélanger ces univers ?
Cela pourrait vous surprendre, mais la principale influence pour l'univers d'Übel Blatt est Nausicaä de Hayao Miyazaki. Notamment cette idée de civilisation détruite. Cela m'a beaucoup inspiré. Il y avait une tendance, dans les univers de fantasy de l'époque, d'approche un peu post-apocalyptique. J'ai trouvé ça assez naturel de mêler fantasy et steampunk.
Au début, la quête de Köinzell est très "linéaire" : il a sept adversaires à tuer pour se venger. Comment avez-vous choisi l'ordre de ces affrontements ?
Les sept héros ont chacun leur fief. Ils sont les ducs de leurs domaines respectifs. Au début, Köinzell doit les affronter un à un au fil de son incursion dans l'empire, afin de se rapprocher de son but : la capitale où réside Glenn. Mais après le troisième affrontement, j'ai eu peur que ce soit trop linéaire pour continuer ainsi. J'ai essayé de changer le format de "duel" où Köinzell affrontait un seul adversaire dans son repaire à un format plus original. C'est pour cela que j'ai fait se regrouper certaines lances entre elles, afin de sortir de ce carcan du duel.
Pour Köinzell, vous avez conçu sa personnalité avant de concevoir son aspect graphique. Est-ce le cas pour tous vos personnages ?
Oui, c'est en général ma manière de travailler. Pour être plus précis, je réfléchis d'abord à leur rôle dans l'histoire, leur position par rapport au récit. À ce moment-là, je ne réfléchis pas forcément en détail à leur caractère. Pour les 7 lances, j'avais en revanche réfléchi à leur personnalité et à leurs défauts dès le départ.
Köinzell, petit à petit, va passer d'un personnage obnubilé par sa seule vengeance à un héros meurtri qui prend conscience qu'il reste des gens et des valeurs à protéger. Était-ce l'évolution que vous aviez prévu dès le départ ?
Non, je n'avais pas imaginé cette évolution au début. Elle s'est presque imposée à moi, naturellement. Köinzell grandit, mûrit au fur et à mesure des échanges qu'il a avec les autres personnages du récit.
On a l'impression, en tant que lecteur, que vous adorez dessiner des monstres gigantesques. Qu'est-ce que était le plus difficile à dessiner et comment avez-vous surmonté ces difficultés ?
Le dessin d'une série périodique est difficile en soi. Je n'ai pas l'impression d'avoir éprouvé plus de difficulté sur un monstre, un personnage ou une scène quelconque. En y réfléchissant, dessiner un dragon est un véritable défi, il y a tellement d'écailles sur un dragon. C'est plus laborieux que difficile.
Le plus gros adversaire d'un mangaka, c'est le temps ?
C'est exactement ça. Le plus gros défi de ma carrière de mangaka, c'est le temps.
La série a connu plusieurs périodes de pause. Comment avez-vous gardé la volonté et la force de revenir sur cet univers à chaque fois ?
Je n'ai pas de remède particulier à conseiller. Cependant, quand je me suis rendu en France et en Italie pour rencontrer les lecteurs et participer à des séances de dédicaces, j'ai pris conscience d'une réelle ferveur, du soutien d'un lectorat passionné. Savoir que j'étais lu et apprécié, cela m'a mis du baume au cœur. Comme c'était pendant un moment de pause, je suis sûr que ça a contribué à me donner de la force d'aller de l'avant. Je n'ai pas l'habitude de participer à ce type d'évènement au Japon.
Aujourd'hui, avec les réseaux sociaux, il est plus facile d'avoir conscience des retours des fans. Regardez-vous les commentaires de vos lecteurs ?
Non, je n'ai pas trop le temps de regarder les retours en ligne.
La fin d'Übel Blatt a été saluée par l'ensemble du lectorat. Pouvez-vous nous dire à quel moment de l'intrigue vous l'avez imaginée ?
L'exacte fin a été décidée quelques chapitres en amont seulement. J'avais prévu l'ordre des affrontements, mais pas le reste.
A-t-il été difficile de dire au revoir à Köinzell et à ses partenaires à l'issue du 23e tome ?
Hum, c'était il y a longtemps… Plus que de la tristesse, j'ai ressenti de la gratitude et de la satisfaction d'avoir pu dessiner mon manga jusqu'à sa fin.
Avez-vous un message pour vos lecteurs français ?
C'est en partie grâce aux lecteurs français, qui ont soutenu les ventes d'Übel Blatt, que je peux aujourd'hui faire Übel Blatt II. Je leur en suis très reconnaissant et je vais faire de mon mieux pour que cette nouvelle aventure soit la meilleure possible.
Nous tenons à remercier monsieur Etorôji Shiono et les équipes de Square Enix Tokyo pour leurs bienveillance et disponibilités. Merci aux éditions Ki-oon qui ont permis à cet entretien d'avoir lieu. Enfin, merci à Maeva Depoilly son interprétariat.