Benjamin Puygrenier (Tinder) : "Chaque minute, 44 comptes frauduleux sont supprimés de l'ensemble de nos plateformes"
L'affaire du faux Brad Pitt et la sortie du livre "Je ne serai plus une proie" (Ed. Alisio) de sa victime Anne Deneuchatel, 8 mois après le scandale, ont remis en lumière le phénomène des "arnaques à l'amour", "arnaques à la romance" ou "escroqueries sentimentales" qui est loin d'être récent. Celui-ci revient régulièrement sur le devant de la scène depuis une dizaine d'années, entre faits divers souvent sordides, documentaires chocs sur Netflix et coups de filet d'Interpol dans les filières de brouteurs en Afrique.
A l'occasion du Cybermois 2025* et de la Journée mondiale de prévention des arnaques à l'amour (le 3 octobre), Tinder, Hinge, Meetic et DisonsDemain (Match Group) s'associent à l'association France Victimes et au gouvernement via la cellule Cybermalveillance.gouv.fr, pour lancer une campagne nationale de sensibilisation. Entretien avec Ben Puygrenier, porte-parole de la plateforme Tinder, qui compte 50 millions d'utilisateurs chaque mois dans le monde, dans 190 pays.
Le sujet est à prendre avec beaucoup de recul. Les arnaques à l'amour ont toujours existé, au Moyen-Age, dans les années 90, dans les années 2000. Sauf qu'au fur et à mesure que la technologie progresse, les personnes malveillantes développent des batteries d'outils de plus en plus sophistiqués. Ces outils ne concernent pas que les fraudes aux sentiments, mais un large éventail d'arnaques sur Internet qui se développent depuis 10 ans, avec le phishing au quotidien, les emails, les SMS pour savoir si vous êtes chez vous...
"L'association France victimes évoque déjà, rien que pour cette année, près de 1000 appels pour des escroqueries sentimentales."
Comme toutes ces menaces, l'arnaque à la romance est un sujet d'abord mondial. Elle génère chaque année des millions de dollars de pertes aux Etats-Unis selon la Federal Trade Commission. En France, l'association France victimes évoque déjà, rien que pour cette année, près de 1000 appels (957 exactement - NDLR) pour des escroqueries sentimentales au 116 006, le numéro national d'aide aux victimes. Ce qui fait à peu près 3 appels par jour, un chiffre en forte hausse depuis 5 ans. Et oui, Tinder est évidemment confronté à ces problèmes.
On parle beaucoup des seniors, mais on se rend compte que toutes les classes d'âge peuvent être touchées. La particularité de Tinder est que 60% de nos membres ont entre 18 et 25 ans, c'est une appli assez jeune. Et il n'y a pas de différence comportementale avec des classes plus âgées, même si on pense toujours que les jeunes ayant grandi avec la technologie sont plus vigilants. Une escroquerie peut autant arriver à Jeanine 70 ans qu'à Fabrice 25 ans.
"Chaque minute, ce sont en moyenne 44 comptes frauduleux qui sont supprimés de l'ensemble de nos plateformes."
Il est difficile d'avoir des chiffres car la majorité des arnaques se passent hors appli. Par ailleurs, nos systèmes de modération sont liés à l'échelle de Match Group : quand on bannit une personne de Meetic elle l'est aussi automatiquement de Tinder, etc. On sait en tout cas que chaque minute, ce sont en moyenne 44 comptes frauduleux qui sont supprimés de l'ensemble de nos plateformes dans le monde. Et ça, c'est en prévention, en amont. C'est-à-dire que les gens derrière n'auront pas accès à nos applications. Si ce chiffre est si élevé, c'est notamment parce qu'on va éliminer les profils qui sont créés de manière automatique par des bots.
Nous avons une batterie d'outils de sécurité dans nos applications qui nous permettent de lutter contre les faux profils. Dès que vous vous inscrivez sur Tinder aujourd'hui, vous avez une vérification de vos photos, c'est-à-dire que vous allez mettre une ou plusieurs photos sur votre profil et ensuite on va vous demander de faire un selfie en temps réel pour confirmer que vous êtes bien la personne sur les photos. C'est un premier palier qui limite déjà les bots et usurpations d'identité.
Le deuxième palier qu'on a ajouté, c'est une vérification vidéo : on vous demande de faire un selfie vidéo en temps réel qui sera vérifié grâce à l'IA. Si j'essaie de me faire passer pour Mélissa, 19 ans, ça va être difficile. Et récemment, on a aussi ajouté une vérification par documents d'identité.
Quand les gens sur nos plateformes sont passés par cette triple vérification, ils obtiennent un petit badge sur leur profil, qui permet de dire à toutes les personnes qui vont les trouver, et potentiellement les rencontrer, que le profil a été vérifié.
On a des technologies aujourd'hui pour lutter contre les fraudes, mais ça ne veut pas dire que ces technologies là font tout le travail. Le risque zéro n'existe pas. Aujourd'hui, la certification est en tout cas l'outil préféré de nos utilisateurs, parce que les gens veulent rencontrer des personnes qui sont vérifiées, bien réelles.
On a aussi mis en place en 2022 un onglet dans Tinder qui s'appelle "Explore" et qui permet de rencontrer des gens selon ses affinités. Et dans cet espace, on peut choisir de rencontrer uniquement des gens qui sont vérifiés. C'est un des espaces les plus plébiscités par les jeunes aujourd'hui.
"On n'a pas encore de système qui permette de s'assurer à 100% de l'identité d'une personne derrière un profil."
Aujourd'hui sur internet, vous ne pouvez pas forcer les gens à passer par une vérification. On n'a pas encore de système qui permette de s'assurer à 100% de l'identité d'une personne derrière un profil. Le gouvernement a effectivement travaillé là-dessus avec son portefeuille d'identité numérique (FranceConnect - NDLR), qui aujourd'hui est uniquement utilisé pour les impôts, l'Assurance maladie, La Poste, etc., mais ce n'est pas encore élargi à l'ensemble des sites Internet et des applis. C'est pour cela que nous prenons des mesures proactives.
La sextorsion, ce n'est pas véritablement un sujet dans nos applications car l'échange de photo n'est pas ouvert et les photos de profil sont très contrôlées. Les malfaiteurs qui pratiquent la sextorsion vont aller sur d'autres plateformes plus ouvertes, car ils savent que sur de grands groupes comme Match Group, on a des structures de contrôle en place et c'est une perte de temps.
Pour le reste et notamment pour les escroqueries, nous avons des algorithmes qui vont "screener" les conversations. L'idée ici c'est de pouvoir utiliser l'intelligence artificielle pour avoir une vue d'ensemble des conversations et notamment des conversations malveillantes qui arrivent sur la plateforme. A chaque fois qu'on va détecter une série de mots clés qui sont liés à de l'argent ou à de l'échange monétaire, ça va envoyer une série d'avertissements à nos utilisateurs. Et si ces avertissements ne sont pas pris en compte, à ce moment-là, les profils sont retirés de la plateforme.
"Utiliser l'intelligence artificielle pour avoir une vue d'ensemble des conversations et notamment des conversations malveillantes..."
Je vous donne un exemple sur Tinder qui marche très bien : c'est une fonctionnalité lancée récemment qui s'appelle "Partage ton date". En gros, cela s'inspire d'un comportement très sociétal, notamment chez les femmes, qui consiste à envoyer leur géolocalisation à leurs ami(e)s avant d'aller, par exemple, en rendez-vous avec un homme qu'elles ne connaissent pas. Dans Tinder, quand on voit dans une conversation que deux personnes sont en train de convenir d'un créneau horaire et d'un lieu de rendez-vous, on crée automatiquement une fiche qui va comporter le nom de la personne, sa photo et le lieu. C'est une fiche qui est automatisée et vous avez juste à cliquer sur "envoyer" pour la partager avec 5 de vos amis via WhatsApp.
Cela nous permet d'une certaine manière d'avoir une vision sur "l'après" et aussi de créer des réflexes dans l'approche du dating dans le futur. Plus vous dites aux gens "prenez l'habitude d'envoyer votre géolocalisation à vos amis", plus les comportements vertueux vont se généraliser et les gens vont se dire "il faut que je fasse attention".
Les escrocs essaieront toujours de faire sortir les gens de Tinder et d'envoyer leurs cibles vers d'autres applications qui sont cryptées, par exemple WhatsApp ou Telegram. Et cela, pour le coup, ça doit être aujourd'hui un drapeau rouge pour les utilisateurs de manière générale. Parce qu'il est très difficile pour nous de continuer à obtenir des signaux ou à assurer la sécurité des gens en dehors de nos plateformes.
Cela implique aussi de donner son numéro de téléphone et on oublie souvent maintenant que c'est une donnée personnelle sensible. C'est pour cela aussi que nous avons créé la fonctionnalité "Partage ton date", car elle force un tout petit peu les gens à rester sur Tinder jusqu'au bout et à en sortir dans les meilleures conditions possibles pour la rencontre réelle.
Encore une fois, cela ne fait pas disparaître l'ensemble de la chaîne des risques. Il y a un certain nombre de pièges émotionnels complexes contre lesquels on essaye de lutter au quotidien. Et la seule manière de lutter contre cela, c'est d'éduquer un maximum les gens pour qu'ils prennent des réflexes.
"Les escrocs essaieront toujours de faire sortir les gens de Tinder et d'envoyer leurs cibles vers d'autres applications qui sont cryptées."
Nous menons des campagnes, un peu comme dans le métro, avec des affichages sur Tinder, Hinge, DisonsDemain ou encore Meetic. Quand l'utilisateur swipe sur les profils dans Tinder, tous les 40 swipes, on va intercaler ce qu'on appelle des "cartes". Il s'agit à chaque fois d'un visuel avec un message. Une sorte d'encart s'affiche et si vous swipez vers la droite, vous êtes renvoyé vers un site de prévention. C'est de cette manière là qu'on fait une grande partie de nos campagnes sur Tinder.
Comme 60% de nos membres ont entre 18 et 25 ans, cela nous permet aussi, au-delà de l'appli de rencontre, de livrer des messages aux jeunes générations. On fait par exemple ce genre de campagne avec l'association Consentis sur les piliers du consentement, ou pour SolidaritésFemmes et le 3919, le numéro national pour les victimes de violences.
Autre exemple : à la sortie de la pandémie, les jeunes avaient des difficultés pour trouver un job d'été. Nous avons fait une campagne avec le gouvernement pour mettre en avant la plateforme 1jeune1solution. On a fait ça aussi pour les élections présidentielles, avec une association qui disait "si tu dates en bas chez toi, alors vote en bas de chez toi"...
"Ce n'est pas encore un réflexe aujourd'hui en France de signaler et c'est aussi à nous d'inciter les gens à le faire."
Exactement. Sur le sujet des arnaques, on va mettre deux cartes en place dans l'appli. L'une va rediriger vers le 17Cyber et la seconde vers le 116 006, qui est le numéro national de l'association France Victimes. On sait que ces cartes-là, aujourd'hui, viennent interrompre l'expérience de dating de nos membres, mais elles sont extrêmement importantes parce c'est une grande grande partie de notre travail.
Le sujet des arnaques à l'amour, c'est un sujet sur lequel nous faisons déjà des campagnes annuelles et cette année, on avait vraiment envie de rejoindre l'initiative du Cybermois pour avoir un acte encore un peu plus fort. Les cyberarnaques sont plus larges et ne concernent pas que Tinder. Vous allez en avoir sur Vinted, le BonCoin, Facebook Marketplace... C'est un tel sujet de société qu'on voulait aussi s'engager plus largement.
Il y a les évidences. Premièrement, ne jamais envoyer d'argent à des personnes qu'on ne connait pas et qu'on n'a jamais rencontrées. Si vous ne connaissez pas quelqu'un, que vous ne l'avez jamais côtoyé dans la vraie vie et que cette personne vous demande de lui envoyer 30 000 euros par Western Union, ça doit provoquer un réflexe. Et ça, c'est la brique la plus la plus importante pour nous.
Ensuite se méfier des relations à longue distance et à l'étranger, car une grande partie des escrocs aujourd'hui prétendent être dans le pays alors qu'ils sont à l'étranger. Troisièmement, lors de la première rencontre, on conseille de fixer un rendez-vous dans un lieu public pour éviter les pressions ou les violences.
"Ce n'est pas facile parce qu'il faut admettre qu'on s'est trompé ou qu'on a été trompé."
Plus globalement, on insiste sur l'importance de signaler ces comportements là. Ce n'est pas encore un réflexe aujourd'hui en France de signaler et c'est aussi à nous d'inciter les gens à le faire. Et quand on parle de signalement, on parle de signaler un profil à Tinder, signaler au 17Cyber et aux associations de référence. Sur Tinder, on a des systèmes de signalement tout au long de l'expérience : vous pouvez signaler un profil quand vous êtes en train de swiper, vous pouvez signaler un profil pendant que vous avez une discussion avec quelqu'un, et vous pouvez même signaler après avoir rencontré la personne.
Avoir ces réflexes de signalement, ce n'est pas facile parce qu'il faut admettre qu'on s'est trompé ou qu'on a été trompé. Et donc, il y a une partie très émotionnelle là-dedans, très difficile à gérer. Mais il y a des associations, il y a le 17Cyber et il faut aller chercher ce soutien là.