Oreco Tachibana : "Je rêve qu'un jour un de mes personnages dépasse mon imagination"
Oreco Tachibana s’exprime avec calme mais précision, chaque mot semble pesé. Parmi ses œuvres déjà traduites en français figurent notamment Promise Cinderella, une comédie romantique décalée où une femme divorcée devient la «servante» d’un lycéen très riche. Elle signe aussi Les Noces des Lucioles, un manga shôjo historique au décor de fin d’ère Meiji, dans lequel une jeune noble à la santé fragile propose à un assassin taciturne de l’épouser plutôt que de la tuer… Son trait délicat évoque parfois les estampes japonaises, mais ses récits résonnent d’une émotion universelle et font preuve d’une modernité de ton et de forme implacable.
C’est au sein des locaux parisiens de la maison d’édition Glénat que Linternaute.com a pu s’entretenir avec la mangaka pour qui «le manga est avant tout un langage de sensations».
Linternaute.com : Quelle est l’étincelle à l’origine de votre carrière de mangaka ?
Oreco Tachibana : Je dessine depuis l’école primaire. Mais l’idée même de devenir mangaka ne m’a jamais effleurée. Pour moi, c’était un métier réservé à une élite, accessible seulement à des personnes «choisies», et je n’imaginais pas du tout pouvoir en faire partie. À cette époque, cela ne me traversait absolument pas l’esprit. Plus tard, après avoir donné naissance à mon enfant, j’ai recommencé à dessiner, en publiant mes illustrations sur les réseaux sociaux. C’est alors qu’un éditeur m’a contactée. Ce n’est qu’à ce moment-là que j’ai pensé, pour la première fois, que peut-être, je pouvais réellement devenir mangaka. Voilà comment tout a commencé.
Où en étiez-vous professionnellement à cette époque ?
Je faisais plutôt de la peinture : j’avais commencé à peindre en utilisant de l’acrylique, et je vendais ces œuvres. Cependant, cela ne me permettait pas d’en vivre. Mon rêve, à ce moment-là, était de pouvoir subsister grâce à mon art, mais j’ai fini par comprendre que ce serait difficile.
C’est alors que j’ai commencé à réaliser des œuvres dérivées de personnages de mangas que j’aimais, des fanarts, et j’en ai publié quelques-unes sur les réseaux sociaux. Les réactions ont été extrêmement positives. À partir de là, j’ai utilisé ces personnages pour créer des produits que j’ai vendus lors d’événements comme le Comiket. Peu à peu, j’ai commencé à pouvoir subvenir à mes besoins grâce à ces ventes.
C’est à ce moment-là qu’un éditeur m’a contactée et c’est ainsi que tout a véritablement commencé.
Dans Promise Cinderella, comment avez-vous conçu le personnage d’Issei ? Est-ce que vous avez imaginé ses défauts et ses «failles» afin de les faire résonner avec Hayame ?
Eh bien, je n’ai pas réfléchi de manière très complexe. J’ai simplement imaginé un homme plus jeune, impertinent et agaçant, du genre à énerver facilement les autres. Et je me suis dit que ce serait amusant de le voir perdre pied et s’emballer complètement une fois qu’il tomberait amoureux de Hayame. C’est à peu près dans cet esprit que je l’ai créé.
Est-ce important que les caractères de Hayame et d’Issei s’équilibrent ?
Oui, je pense qu’il est essentiel que deux personnes puissent se compléter mutuellement dans ce qui leur manque et grandir ensemble. C’est, à mes yeux, quelque chose d’important dans toute relation, quelle qu’elle soit.
Quand on se lance dans une histoire dramatique, il faut évidemment des situations fortes. Comment sait-on si on a placé le curseur au bon niveau ? Que ce n’est pas «too much» ?
En réalité, je ne souhaite pas que mes histoires deviennent trop lourdes, mais elles prennent souvent cette tournure d’elles-mêmes. C’est pourquoi j’essaie consciemment d’équilibrer le ton en insérant, de temps à autre, des scènes plus légères ou comiques. J’aimerais sincèrement créer des mangas au ton lumineux, mais, sans que je le veuille vraiment, l’atmosphère finit toujours par s’assombrir d’elle-même. Peut être que mon prochain manga sera une comédie.
Comment équilibrez vous ces aléas de l’histoire ? Au niveau du chapitre ou de la publication en tome ?
Idéalement, j’aimerais que l’équilibre soit trouvé à chaque chapitre, mais c’est assez difficile à réaliser. En pratique, je tends plutôt à viser cet équilibre sur l’ensemble d’un volume.
Quand vous vous êtes lancée dans ce manga, aviez-vous déjà en tête le fait que ce serait une longue série ?
Au départ, j’avais l’intention de terminer ce manga en six volumes.
Heureusement, vos plans ont changé en cours de route (rires). Pourquoi ?
C’est une raison assez banale. Au fil de l’écriture de ce manga, de plus en plus de personnages et de situations se sont imposés à moi. Je tenais absolument à les dessiner, à leur donner corps. C’est pourquoi ce manga a été beaucoup plus long que prévu initialement.
Est-ce qu’il y a eu une évolution d’un personnage qui vous a particulièrement surprise ?
Dans Promised Cinderella, aucun personnage ne m’a échappé. Mais je rêve qu’un jour, un de mes personnages dépasse mon imagination, s’émancipe de ma vision pour prendre vie sous ma plume. J’aimerais moi aussi ressentir un peu cette excitation et être surprise par eux.
Hayame a un regard presque maternel envers Ishii au début du manga. Est-ce que cela a soulevé une difficulté au moment où, pour le bien de l’histoire, il a fallu transformer sa vision d’un «Ishii enfant» en «Ishii jeune homme séduisant» ?
Du point de vue social, un écart d’âge de dix ans est assez important. Aussi bien au Japon qu’ailleurs dans le monde, je pense. Cet écart est pour moi l’obstacle principal que doit surmonter ce couple, pour moi c’est le cœur du récit. Donc il était naturel de faire évoluer la vision de Hayame vis à vis d’Issei.
Vous avez déclaré dans une interview aimer vous projeter sur un avenir après avoir surmonté des difficultés. Pourquoi ?
Faire face à des épreuves, cela donne plus de piment à la vie, vous ne trouvez pas ?
Est-ce qu’avec le recul, vous changeriez quoi que ce soit à Promised Cinderella ? Pour pimenter la recette ?
J’ai trop peur, si je relis mon manga, d’y trouver de nombreuses choses à changer. Alors j’essaye de ne pas relire mes mangas et de continuer à avancer dans ma carrière en suivant mon instinct.
Était-ce difficile de dire au revoir à ce duo qui vous a accompagné pendant cinq ans et de mettre un point final à l’histoire ?
De manière surprenante, pas du tout. J’avais déjà commencé à réfléchir à un nouveau manga et j’avais hâte de le dessiner. Les palpitations créatrices ont largement pris le dessus sur la tristesse des adieux.
Le manga a été vendu à plus de 4 millions d’exemplaires, est traduit dans plusieurs pays et a même une adaptation en live action : avez vous été surprise de ce succès ?
Ce n’était pas simplement une surprise, c’était quelque chose de bien plus intense. Peut-être était-ce à cause de l’ampleur de l’événement mais j’avais envie d’en savoir davantage et de poser des questions. Pourquoi est-ce que mon manga a été autant apprécié ?
Le manga Les Noces des Lucioles a débuté en janvier 2023, à peine 9 mois après la fin de Promised Cinderella, moins si on prend en compte l’épilogue que vous avez publié après la fin du manga. Comment trouve-t-on la force de se relancer aussi rapidement dans la publication d’une série ?
Je n’en ai pas vraiment conscience, mais je suis comme ça depuis toute petite (rires). J’ai toujours eu ce caractère qui consiste à poursuivre jusqu’au bout tout ce que je veux faire, et à me lancer dès que j’ai pris une décision. Pour moi, c’est normal, ça n’est pas un effort particulier.
Vous avez déclaré avoir imaginé cette oeuvre car vous étiez captivée à l’époque par les oeuvres mettant en scène des tueurs froids et des princesses. Avez-vous hésité entre différentes époques et lieux ? Pourquoi avoir choisi le Japon de l’ère Meiji (1868-1912) ?
Il aurait été possible de transposer l’histoire à une autre période, en effet. Mais je n’aime ni que ce soit trop réaliste, ni que ce soit trop fantaisiste. J’ai donc choisi un cadre qui offre le meilleur équilibre selon moi, un cadre qui correspond à mes préférences, et c’est dans ce contexte – tant au niveau de l’époque que du décor – que j’ai développé l’intrigue à l’ère Meiji.
Avez-vous été tentée d’inverser le casting et d’avoir une femme assassin et un prince ?
Je n’y avais pas pensé, mais ça a l’air terriblement intéressant. Il se pourrait même que ce soit ce que j’écrive ensuite, merci (rires).
Comment est né le personnage de Satoko ? Qu’avez-vous imaginé en premier : son caractère, son apparence, sa maladie ?
J’ai commencé par la définir comme une jeune fille noble, un peu comme une princesse, et atteinte d’une maladie grave. Puis, j’ai construit son caractère, une personnalité volontaire et déterminée, et peu à peu, j’ai adapté son apparence pour qu’elle corresponde à l’image que j’avais d’elle. Je pense que la Satoko que vous voyez dans le manga est l’incarnation parfaite de ce que j’avais en tête.
Vous aimez les héroïnes têtues ?
Oui, il y a toujours une part de fantasme, je pense, dans l’action de création. Moi, j’aime les personnages dont le caractère est complètement opposé au mien, c’est pourquoi j’ai tendance à choisir ce type de personnalité. Mais, tout à l’heure, mon éditeur m’a dit que Satoko me ressemblait un peu, donc je ne sais plus trop quoi en penser.
L’éditeur intervient à ce moment : Je me suis peut-être mal exprimé. La ressemblance, pour moi, n’était pas sur le côté têtu, mais sur l’incroyable détermination dont madame Tachibana fait preuve. Une fois qu’elle a décidé quelque chose, elle se donne tous les moyens pour y parvenir. C’est dans ce sens que je trouve des similitudes avec le personnage de Satoko.
Comment est né le personnage de Goto ?
J’ai imaginé son rôle d’assassin en premier. Puis j’ai eu une vision d’un personnage aux yeux sans vie. C’est pour ça que ses yeux sont noirs, presque ténébreux.
Satoko et Goto sont liés par cette notion de désespoir face à la mort ?
Satoko se sait condamnée par sa maladie et Goto a dû mettre son cœur de côté pour exercer son métier d’assassin. Donc, en effet, peut-être qu’ils ont tous les deux perdu espoir. Mais ce qui m’intéressait avant tout c’était de montrer comment des personnes différentes réagissent face à la mort.
Après le succès de votre précédente série, sentez-vous une responsabilité particulière vis-à-vis de vos éditeurs ou de votre lectorat ?
Je n’ai pas vraiment ressenti de pression car, aujourd’hui encore, je crois que le succès de Promised Cinderella doit beaucoup à la chance. Donc je me suis lancée dans Les Noces des lucioles en étant persuadée que ce manga marcherait moins bien que Promised Cinderella. Mais, à ma grande surprise, les chiffres de ventes de mon nouveau manga sont encore au-dessus du précédent.
Avez-vous une idée d’où va aller l’histoire ? Et, si oui, sommes-nous loin de la fin ?
J’ai une idée en tête pour la fin, mais il est encore possible que des modifications soient apportées, donc je ne peux pas l’affirmer avec certitude, mais je pense que la série devrait faire une douzaine de tomes.
La rencontre entre les deux protagonistes est un moment-clé. Parlez-nous de cette scène, s’il vous plaît. Est-ce que vous l’avez retravaillée plusieurs fois avant de trouver la bonne version ?
Il n’y a pas eu de changement. Dès le départ, j’avais décidé de procéder ainsi. On parle de «double page», mais j’ai pensé la structure de manière à ce que chaque page puisse être appréciée individuellement. Je voulais que les lecteurs puissent ressentir l’histoire proche du point de vue de Satoko, d’où ce type de mise en page.
De plus, comme le manga est publié sur une application pour smartphones, il est impossible de montrer directement la double page. J’ai donc conçu la disposition de façon à ce que, lorsqu’on passe de la page de droite à la page de gauche, la scène suivante soit bien visible.
Avec cette mise en scène, Satoko est isolée mais Goto aussi car les bandits se tiennent à l’écart de lui. Ils se rejoignent dans cette solitude. En tant que lecteur, on a l’impression que vous avez particulièrement joué sur la symétrie dans cette scène. Satoko est attachée et Goto, lui, porte les stigmates – le sang – de son métier. Elle est toute blanche, il est tout sombre. Elle lève la tête, il la baisse. Il est debout en mouvement, elle est assise immobile...
C’est une belle analyse, mais je n’avais pas réfléchi jusque-là. J’ai dessiné cette scène de manière instinctive. Pour réaliser ces deux pages, cela m’a pris environ trois heures. Je n’ai pas pris le temps de conceptualiser à ce point la mise en scène.
Vous qui êtes fan de basket et l’avez même pratiqué, n’avez-vous pas été tentée de dessiner un manga de basket ?
J’aimerais avoir le temps de rejouer au basket et, qui sait, peut-être en faire un manga.
Merci à Oreco Tachibana pour sa disponibilité et son enthousiasme. Merci aux équipes de Shogakukan et de Glénat pour avoir permis cette interview.