Florian Philippot : "lobby gay", "couscous gate"... Les dessous d'une rupture

Florian Philippot : "lobby gay", "couscous gate"... Les dessous d'une rupture FLORIAN PHILIPPOT - Cerné par les critiques et les pressions après la défaite à la présidentielle, Florian Philippot a annoncé qu'il quittait le Front national. Une décision attendue, mais importante pour l'ancien visage médiatique du FN...

[Mis à jour le 21 septembre 2017 à 16h34] Sa décision était attendue par les initiés. Mais elle surprendra peut-être le grand public, habitué de le voir à l'écran porter inlassablement la parole du FN et de sa présidente Marine Le Pen. Florian Philippot a annoncé ce jeudi matin sur France 2 qu'il "quittait le FN". Un mini-séisme au sein du Front national, tant son vice-président était devenu médiatique, courant les plateaux depuis des années et enchaînant parfois jusqu'à 4 ou 5 directs par jour pour promouvoir ses idées.

Le départ de Florian Philippot du FN est le résultat d'une crise qui s'est déclenchée à l'issue de l'échec de la présidentielle et qui a perduré dans les mois qui ont suivi. Dernier acte de cette crise larvée : hier soir, Florian Philippot était rétrogradé par Marine Le Pen au rang de vice-président sans attribution du FN, pour avoir refusé de quitter la présidence de son association "Les Patriotes", lancée à la mi-mai. Une présidence d'un mouvement satellite que Marine Le Pen voyait comme un "conflit d'intérêt".

"On m'a dit que j'étais vice-président à rien... Ecoutez, je n'ai pas le goût du ridicule, je n'ai jamais eu le goût de ne rien faire, donc bien sûr je quitte le Front national", a annoncé Florian Philippot sur France 2. "J'ai vu des choses ces dernières semaines évoluer négativement", a-t-il ajouté, évoquant le projet de refondation souhaitée par Marine Le Pen. "Je n'avais pas ma place, alors il fallait trouver des prétextes", a-t-il dit en référence aux critiques formulées en interne contre la création de son association. L'explication est claire et transparente, si ce n'est la question des "prétextes" évoqués par l'intéressé. Car les causes de la démission de Florian Philippot sont plus profondes et plus anciennes.

TWEET - Florian Philippot s'est dit "peiné" sur son compte Twitter

1- Florian Philippot et la dédiabolisation

Ancien chevènementiste, haut-fonctionnaire, Florian Philippot était à la fois la tête pensante et l'incarnation de la stratégie de "dédiabolisation" du FN, lancée dès 2007 par Marine Le Pen pour installer son parti dans le paysage politique. L'éviction des éléments les plus à l'extrême droite du parti, jusqu'à l'exclusion de Jean-Marie Le Pen lui-même, la lutte pour imposer une ligne politique très axée sur l'économie, parlant aux Français délaissés, précaires ou ouvriers, le protectionnisme et la sortie de l'euro... C'est ce discours que Florian Philippot, principal conseiller de Marine Le Pen ces dernières années, avait réussi à imposer, mettant au second plan les questions de l'immigration de l'identité et de l'islam, jusqu'ici centrales au sein du FN. Comme le résume le Monde, une ligne "social-souverainiste" qui avait réussi à devancer la ligne "libérale-identitaire" du FN canal historique. Cette stratégie était néanmoins vivement critiquée, en privé comme en public, par de nombreux ténors du parti, fidèles à Jean-Marie Le Pen ou attachés à une ligne plus musclée. Il faudra un déclencheur pour que la chasse au Philippot soit lancée. Il s'agira de la présidentielle.

2- Florian Philippot et l'échec de la présidentielle

Cette dédiabolisation a permis au FN de décomplexer ses électeurs, de faire venir un certain nombre d'intellectuels et de personnalités politiques débauchées à droite. Elle a surtout permis d'enchaîner les bons scores aux dernières élections, avec des progressions fulgurantes notamment aux dernières européennes, municipales, et régionales. Elle a enfin permis à Marine Le Pen d'accéder facilement au second tour de la dernière présidentielle et même de trouver un allié - première historique - en la personne de Nicolas Dupont-Aignan à l'issue du 23 avril. Mais elle s'est fracassée sur la vague Macron et n'a pas permis au FN de réaliser la percée ambitionnée aux dernières législatives. Les débats internes sur la sortie de l'euro et la lassitude d'une partie de la base des électeurs traditionnels du FN auront fait le reste. Après la défaite, symbolisée notamment par un débat d'entre deux tours catastrophique, il fallait une tête : celle de Florian Philippot était idéale.

3- Florian Philippot et les Patriotes

A la mi-mai, Florian Philippot lance "Les Patriotes", une association "dans le FN", visant à "défendre et porter le message de Marine Le Pen au soir du second tour de l'élection présidentielle". La candidate défaite venait d'annoncer une "transformation profonde" à venir du Front national, qui pourrait passer par un changement de nom. Mais l'initiative de Florian Philippot, qui assure qu'il n'y a "aucune raison" de voir dans son association une concurrence pour le FN, est diversement appréciée. Gilbert Collard, un autre proche de Marine Le Pen, s'insurge contre l'"égotisme" de Philippot. Nombre d'élus FN affirment leur refus d'adhérer au mouvement, restant "à 100% au FN, avec Marine Le Pen". Louis Aliot, vice-président du FN et compagnon de Marine Le Pen, s'associe aux critiques. Le couperet tombe finalement début juin : dans l'Opinion, Marine Le Pen confirme les rumeurs qui affirmaient qu'elle n'avait été prévenue que très tard de ce lancement et qu'elle était en colère contre Philippot. "J'ai trouvé le calendrier quelque peu étonnant. Disons que ça aurait pu attendre. Ça crée des incompréhensions", a lancé l'ancienne candidate, qui juge alors "ringard" le nom choisi par Florian Philippot pour son association. La presse ne manque pas de rappeler que la présidente du FN n'a jamais craché sur les mouvements satellites, de Génération Le Pen, qui fut sa machine de guerre interne dès la fin des années 1990, au Rassemblement bleu Marine plus récemment... Son compagnon, Louis Aliot, ne préside-t-il pas lui-même un autre mouvement, "Club Idées & Nation", parfaitement intégré au Front ? Rien n'y fait : "Les Patriotes" ne sont pas les bienvenus au FN.

4- Philippot et le "Couscous gate"

La crise des "Patriotes" avec le reste du FN était montée d'un cran ces derniers jours, avec des escarmouches parfois improbables, comme celle du "Couscous Gate". Le mercredi 13 septembre, Florian Philippot et les cadres de son mouvement, comme Joffrey Bollée ou Sophie Montel, dégustent un couscous dans un restaurant à Strasbourg. Un moment immortalisé par Kelly Betesh, une autre militante des Patriotes qui publie la photo de ce moment convivial sur Twitter. S'en suit un flot de messages indignés venus de l'aile droite du FN et de la fachosphère, accusant Florian Philippot de se plier aux traditions de l'étranger pour avoir consommé un plat de tradition maghrébine... L'intéressé devra se défendre sur France Inter, évoquant des "crétins, qu'ils se posent des questions", tout en prenant le soin de préciser que le couscous "a été amené en France par les pieds-noirs" et que cela "parlera à certains".

5- Philippot homosexuel, l'autre grief inavouable

Le "Couscous gate" n'est pas une première. Depuis des années des critiques pour le moins douteuses sont émises à l'extrême droite sur la personnalité de Philippot et notamment sur son orientation sexuelle. "Outé" par Closer en 2014, quelques mois après les débats sur la Mariage pour Tous, Florian Philippot a tenté, malgré sa plainte contre le magazine, d'afficher une certaine indifférence sur les conséquences politiques de ce scoop. Evitant soigneusement de faire du mariage gay un sujet, il sera néanmoins confronté à Marion Maréchal Le Pen, qui ira jusqu'à le comparer à la polygamie, ou au journal Minute, qui soupçonnera l'existence d'un "lobby gay" au FN. La sulfureuse parution, se basant sur le recrutement de plusieurs cadres dont l'ancien UMP Sébastien Chenu, fondateur de GayLib, s'inquiétait de voir une "cour de cadres gays" isoler la présidente Marine Le Pen des militants, ou que "les gays de la Marine" aient la "main sur l'appareil". A l'époque, Florian Philippot s'était contenté de répondre que le FN n'était pas "gay friendly ni l'inverse", mais "french friendly".

Jean-Marie Le Pen ne restera évidemment pas muet lui non plus sur le sujet. Après avoir évoqué les "Mignons", surnom donné à la "cour" qui gravite autour de sa fille Marine, il va commencer par évoquer les "responsabilités familiales" de Philippot. Celui qui a toujours considéré Philippot comme responsable de son exclusion, finira par accuser "la mafia des hétérophobes du FN" de l'avoir "sacrifié sur l'autel de la Pensée Unique"... En mai 2016, il postait enfin cette photo sur Twitter avec un trait d'humour remarqué.

Quelques mois plus tard, Guillaume Laroze, jeune cadre Front national proche de Philippot et secrétaire général du Collectif Marianne, mouvement chargé de diffuser les idées frontistes dans les réseaux étudiants, claquait la porte du FN, dénonçant les insultes homophobes qu'il avait reçues. "On m'a traité de 'gauchiste islamisé infiltré' (sic), de 'parasite LGBT', de 'déchet pédérastique' (ou sa charmante variante 'sodomite'), j'en passe", écrivait-il alors sur les réseaux sociaux pour expliquer ce départ, plein d'amertume.

6- Florian Philippot et l'euro

Cette succession d'événements et la longue rancœur entre Florian Philippot et une partie du FN aura donc eu raison de sa relation avec Marine Le Pen. Mais les causes de la rupture sont aussi politiques. Dans la refondation du FN que Marine Le Pen appelle de ses voeux, une question épineuse devra être tranchée : celle de la sortie de l'euro, qui, selon de nombreux cadres frontistes, a coûté la victoire en 2017. Inscrite dans le programme du Front national depuis des années, la sortie de l'euro est encore un réel motif de craintes pour une partie de son électorat. Entre les deux tours de la présidentielle, Marine Le Pen avait tenté de tempérer sa mesure, mais après la défaite, une remise en cause du retour au franc a été mise sur la table. Florian Philippot reste pourtant très attaché à la sortie de l'euro. Il a indiqué dès la fin des élections qu'"il quitterait le FN si celui-ci le retirait de son programme. "Un parti qui défend la Nation" ne peut "renoncer à un débat qui est essentiel", avait-il précisé. En répondant qu'elle entendait "tout changer du sol au plafond" et en envoyant d'autres lieutenants comme Nicolas Bay en mission de recadrage, Marine Le Pen avait déjà signifié à Florian Philippot que son avis n'était pas une priorité.

Le résultat est palpable aujourd'hui dans les mots de chaque belligérant. Florian Philippot et ses proches ont annoncé leur départ d'un Front national "rattrapé par ses vieux démons" et rompu avec Marine Le Pen, qui a dénoncé en retour la stratégie de "victimisation" de son ancien bras gauche. Anciennement protégé par sa relation avec Marine Le Pen, Florian Philippot, est désormais la cible de mots très forts de la part de ses adversaires frontistes : "cassant", "étatiste" voire "gaulliste" dans un parti aux racines viscéralement anti-Général. Louis Aliot lui-même se lâche évoquant un Philippot "extrémiste sectaire, arrogant et vaniteux". De nombreux ténors proches du FN appellent Marine Le Pen à donner un coup de barre à droite. "Maintenant, à Marine Le Pen de ne pas faire du Philippot sans Philippot" a exhorté sur CNews Robert Ménard, maire de Béziers, élu avec le soutien du FN.

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